À 2 doigts du succès: Stewart Lupton – Jonathan Fire Eater

// 12/06/2018

Par David Bouhy

Des pétales écarlates sortant de la bouche, le regard figé dans le marbre de l’éternité, ci gît Stewart Lupton, ex leader de Jonathan Fire Eater. Une dernière brise soufflant sur son quarante-troisième printemps, dont les bourgeons resteront à jamais pétrifiés.


Déjà, les couronnes viennent submerger son corps et les louanges résonnent sur les murs de sa tombe. Les pleurs sincères se mêlant aux regrets amers. Proclamant son génie atypique et se réclamant de son héritage. Éternel adolescent, exubérant sur scène, si discret à la vi(ll)e, Stewart s’en est allé de l’autre côté de la lourde tenture, se retirant backstage, tirant définitivement sa révérence.
Un rapide coup d’oeil en arrière avant de quitter la scène, et qu’aura-t-il aperçu ?

Une salle aux proportions immenses clairsemée d’un public enthousiaste. Des grappes de spectateurs irrésistiblement entraînés dans l’effervescence d’une musique qui tenait autant du romantisme New Wave que de l’énergie Punk. Et sur les planches, ses anciens acolytes, partis en 98 former The Walkmen, alors que lui s’en retournait à Washington DC vivre chez papa et maman. Reprenant ses études et se lançant à corps perdu dans la poésie, sans pour autant abandonner sa muse, la musique.
Et jonchant le sol, ces centaines et centaines de seringues qui depuis son ascension fixaient lentement sa chute inexorable.

Dans la lumière des spots, juste avant que ceux-ci ne s’éteignent à jamais, quels visages aura-t-il reconnus, à quels sourires aura-t-il répondu ?
Juste avant que les ampoules ne se mettent à crépiter, trembler, vibrer sous l’effet d’une surtension des atomes de l’univers.
Un dernier flash, une dernière vision extatique. Rapide défilé de toute une vie.

Les premières répets avec les potes après les cours, les premiers concerts sous le nom délicieusement ironique de The Ignobles, les premiers pas dans l’industrie du disque. Vient alors New York City. La grosse pomme. Ses sirènes et ses excès. La naissance d’une scène dont Jonathan Fire Eater se révèlera contre toute attente les parrains des beaux lendemains, quand exploseront à l’aube des années 2000 moult groupes se réclamant de leur héritage. Puis vient l’ombre du succès. Grand manteau écarlate constellé de paillettes vibrantes. Manteau de chagrin qui se joue de Stewart. Lui faisant les yeux doux avant de disparaître au bras d’autres, moins talentueux. Le retour à l’anonymat. La passion d’écrire comme unique compagne de bonne fortune alors que la drogue joue les maîtresses dépravantes. So Rock & Roll. So cliché. Stewart, conscient de son état, tente de s’en sortir et jamais ne fait l’apologie de son état.

Jusqu’aux dernières années. Quand la voix nonchalante s’enroue. Quand la vision se trouble. Quand tombe le voile opaque du doute et du constat. Combat contre lui-même et son addiction. Et enfin le noir. Absolu. Impénétrable. La fuite inexorable du temps et de la conscience.
Soit. Et ici-bas, que reste-t-il ?

Il reste les jolis souvenirs. Et surtout la musique. La seule à pouvoir rivaliser avec la mort. Au moins pendant un temps.
Alors que retentissent ces hymnes jouvenceaux à la candeur éternelle et que coulent dans nos oreilles ses ballades délibérément bancales où dansent les échos de nos vies disparates ! Chantons ! Vibrons ! Rions de bon coeur !
Gravons le nom de Stewart dans nos souvenirs et perpétuons un peu de son génie maudit. Et qu’importe ce qu’il aurait pu ou dû être, et qu’importent ses errements, et qu’importent les erreurs, les maladresses, les coups du sort ! Adieu Stewart Lupton. Reste JFE. Proclamés un jour par un illustre inconnu « plus grand groupe adulé dont personne n’a jamais entendu parler ».

Voilà sans doute la plus belle des épitaphes.

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