À deux doigts du succès #01 : Death

// 15/10/2014

Par David Bouhy

Le succès.
Un concept fumeux, quand on y pense.
Pervers, vicieux, roublard.
Comme un canasson retors qu’on croit pouvoir dompter et qui s’avère sauvagement entêté.
Alors, il y a ceux qui courent après, obstinément, et ceux qui savent attendre.
Quitte à crever avant…


Par une froide journée d’hiver de l’année deux mille, David Hackney, alors à l’article de la mort, confie à l’un de ses frérots les bandes qu’ils ont enregistré quelques années plus tôt sous le nom de DEATH.
Regardant par l’œilleton de la porte de l’au-delà, il annonce avec conviction que le monde viendra les chercher tôt ou tard.

Death ?
Oui, Death.
Non pas le combo Metal Américain né en quatre-vingt trois.
Non.
Death de Détroit, dans le Michigan.
Ou DEATH® si vous préférez.
Le premier groupe Punk joué par des Blacks.
Oui, avant les Bad Brains.
Avant même que le Punk ne s’appelle Punk, d’ailleurs.
Le chaînon manquant, en quelque sorte.
Sauf que personne ou presque n’en a encore jamais entendu parler de ces bandes.
Parce qu’à dire vrai, tout le monde s’en fout.
Mais David sait. Il a vu par l’entrebâillement de la porte.
Et avant d’aller promener son cancer de l’autre côté du chambranle, il remet donc ce trésor bien gardé.
Parce que le monde doit savoir.

Placés dans un tiroir, les enregistrements patientent alors sept années.
Le temps qu’un vieil ami du groupe se souvienne d’un 45-T enregistré en septante six.
Un certain Don Schwenk qui dépose les quelques exemplaires restants du pressage initial tiré à cinq cents copies.
Dénichés par Jello Biafra, entre autres, et diffusés abondamment lors de soirées animées par l’ex Dead Kennedys, les deux titres qui se partagent les deux faces de vinyle vont alors rapidement s’approprier la toile (« Politicians In My Eyes » et « Keep On Knocking »).
L’effet rétroactif d’internet présente enfin DEATH à dame reconnaissance, qui sans se faire prier, se propose de leur offrir une vitrine où s’exposer.

Enfin ! Serait-on tentés de crier.

Retour en septante quatre
Au lendemain d’une soirée TV où le jeune David Hackney découvre les Beatles, il trouve une guitare déglinguée sur un tas de détritus.
Il s’en saisit et réussit à convaincre deux de ses frères de s’acheter des instruments.
Enfermés dans le grenier parental, ils composent alors les premières bribes d’une musique hybride, qui doit autant à Alice Cooper et aux Stogges qu’à la Motown, fleuron local s’il en est.
Les frères Hackney, noirs de peau, refusent les carcans et prônent le clivage.
Leur musique ne sera ni black, ni white, ni Funk, ni Soul, ni Rock, mais le tout à la fois.

Suite au décès de papa Hackney qui vient de se faire écraser par un chauffard juste après avoir chuté du haut d’un pylône électrique (quand c’est l’heure, c’est l’heure), David a une vision.
Une vraie vision.
Genre un triangle dans le ciel avec un œil.
Vous voyez, quoi.
Du coup, il rebaptise son groupe.
Rock Fire Funk Express devient donc Death.
Point.

Le contexte est difficile.
Imaginez.
Une fratrie de négros qui joue une musique de sauvages et qui s’appelle Death ?
Totalement à contre-courant.
Mais bon, à force de jouer dans des salles vides et d’amasser l’indifférence autour d’eux, ils finissent tout de même par titiller la curiosité d’un ponte de Columbia.
Celui-ci finance l’enregistrement de quelques titres (ces fameuses bandes que David va garder jusqu’à son dernier souffle) et leur propose un contrat.
Seule petite condition : changer de nom pour un truc un rien plus vendeur.
Le deal est parfait et les frangins… l’envoient se faire foutre en bloc.
De véritables Punks, comme je vous disais.

Donc, farouchement, les Hackney continuent de composer dans les combles de la maison familiale, sans grand espoir de retour favorable. Se contentant d’effrayer les amis et la famille en balançant le nom morbide de leur groupe.
Puis ils déménagent en Nouvelle-Angleterre en septante sept, changent de style et optent pour le Gospel Rock, en formant The Fourth Movement.
Et s’évaporent doucement dans les limbes du Rock.

Développant un cancer et une spiritualité mystique en parallèle, David s’en va donc un jour de l’an deux mille rejoindre les étoiles, laissant ses deux frangins se débrouiller tout seuls (ce qu’ils font au demeurant fort bien en formant un groupe de Reggae du nom de Lambsbread).

Deux mille sept
Les fistons de Bobby Hackney tombent par hasard sur « Politicians In My Eyes ».
Eux qui viennent de former un groupe de reprise des… Bad Brains, découvrent ainsi l’héritage du paternel et des oncles Dannis et David.
Rough Francis (c’est le nom choisi) s’attèle donc à mêler les titres de Death à leur répertoire.

Rough Francis.
C’était le nom choisi par David lors d’une escapade solitaire dans les années quatre-vingt.
On ne s’étonnerait pas que depuis l’au-delà, celui-ci se soit amusé à tirer les ficelles.

Aujourd’hui, Death est ressorti de la naphtaline.
Les bandes oubliées pendant plusieurs décennies ont finalement vu le jour grâce au label Drag City.
D’abord l’album, ironiquement appelé « For The Whole World To See », sorti en deux mille neuf.
Ensuite les fonds de tiroirs (« III ») et même deux nouveaux titres enregistrés par les frérots survivants (« Relief / Story Of The World » en 7 pouces) qui voient le jour en deux mille quatorze.
Enfin, un documentaire, témoignage édifiant d’une de ces lacunes de la grande histoire du Rock.
« A Band Called Death » retrace donc l’exacte vérité, d’un groupe foncièrement intègre, trop en avance sur son temps.

Au travers des battants des portes de la perception, là, quelque part dans un univers parallèle, j’en connais un qui doit bien se marrer!


David Bouhy est un nom difficile à porter.

C’est presque un nom de star. Mais pas tout à fait.
Ça sonne bien, David Bouhy.
Surtout en anglais.
Mais je suis né à Seraing par une pluvieuse nuit d'été.
Et pourtant, j’ai failli être connu, vous savez?
Mais la chance n’a pas voulu de moi
Aujourd’hui je suis vieux et complétement oublié.
Remisé au placard des rêves inachevés.
David Bouhy, un nom bien difficile à porter.
Surtout quand on est passé à deux doigts du succès.
A deux doigts du succès, la chronique des poètes maudits, du CBGB jusque chez Aldi.

RETOUR

ARCHIVES

Avec le soutien de
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles service des musiques non classiques
Top