À deux doigts du succès #02 : Mais où est passée Lizzy ?

// 12/11/2014

Par David Bouhy

"Le succès est une grosse feignasse.
Un gros pourri qui attend dans l’ombre, à l’image de la providence.
Les yeux rivés sur sa proie. En silence.
Tel un félin paresseux, qui aurait envie de faire joujou.
Et qui, du haut de sa suffisance, ignore ceux qui sont trop rapides pour lui.
À tous ces audacieux qui n’attendent pas et osent le devancer sur l’échiquier de la vie, le succès répond avec dédain en feignant de les ignorer.
S’imaginant ainsi les punir de leur audace.
Tout en ignorant qu’en fait, certains n’en ont rien à cirer."

Entre Paris et New York, sur la ligne du temps, tendue comme un fil à linge, se trouve accrochée l’année mille neuf cent septante cinq.
Une année bouillonnante de l’autre côté de l’Atlantique.
Depuis quelques temps, certains jeunes ont la bougeotte et bousculent les conventions, érigent un nouvel ordre. Ou plutôt, ce qu’il serait convenu d’appeler un magnifique désordre.
Le Punk est né et se porte bien. Merci pour lui.

Baigné dans une effervescence fiévreuse, Soho et ses quartiers avoisinants se dressent en capitale de la culture subversive.
Les néons frétillent dans la nuit et irradient au-delà des frontières de l’État, du pays et du monde entier.
New York, THE Place To Be.

Dans ce contexte exubérant et propice à l’émulation débarquent une Lyonnaise d’à peine dix neuf ans et son compagnon.
Laissant derrière eux Paris et la boutique de fringues et de disques qui jusqu’ici leur tenait lieu de doux havre de paix.

À la conquête de cet Eldorado, Martine-Elisabeth Mercier adopte alors une nouvelle identité et se mue en Lizzy Mercier Descloux.
Descloux, du nom de son papa.

La jeune femme se fond alors naturellement dans son nouveau décor, adopte les codes, les genres et devient rapidement un élément parmi d’autres de ce bouillon culturel.

Elle dépeint alors la frénésie New Yorkaise pour le compte de la revue Rock News et partage le quotidien de Patti Smith, de Richard Hell ou encore de Jean-Michel Basquiat, partageant aussi bien sa piaule que ses visions artistiques.
Avide de s’exprimer au travers de divers média, elle touche aussi bien à l’écriture qu’au dessin, et naturellement, bien vite à la musique.

Au détour d’un magasin de seconde main, la voici donc bientôt armée d’une Fender Jazzmaster qui se fait vite l’écho de son humour déstabilisant.

Autodidactes, la jeune femme et son compagnon éclosent dans ce nouveau monde et se fondent dans cet univers taillé à leur mesure.

Si l’Amérique ne s’intéresse que modérément à cette jeune frenchie à l’accent non dissimulé et à l’humour décalé, la France, elle, se découvre une égérie qui brasse différentes cultures dans un registre métissé et l’invite sur ses plateaux TV.

Accompagnée de son album « Press Color », elle débarque ainsi un soir de septante-neuf sur les antennes et sous le regard amusé d’un certain Serge Gainsbourg qui doit y voir là une sorte de fille spirituelle.

Une sympathique vision qui éveille surtout le regard sournois du succès qui, du coup, projette de capturer cette proie d’apparence facile.

Mais Lizzy a d’autres chats à fouetter, et préfère de loin fuir tout confort.

De toute façon, New York n’est plus que l’ombre d’elle-même, alors, Lizzy se décide à tout plaquer.
Direction Bahamas !

Devançant de loin le terme nauséeux de « World Music », elle s’attelle alors à tremper son talent dans la culture locale et son album « Mambo Nassau » voit le jour en quatre-vingt deux.

Lizzy n’attend pas pour autant que le succès vienne manger dans sa main. Alors la voici sur les traces d’Arthur Rimbaud, au travers du continent Africain. D’Ethiopie en Afrique du Sud, où elle finit par s’installer momentanément.

Dans les ghettos de Soweto résonne son chant, et cet écho, contre toute attente, va bientôt se répandre jusqu’aux charts hexagonaux.
Le titre « Mais Où Sont Passées Les Gazelles » va ainsi atteindre la troisième place du Hit Parade.


Le succès est aux aguets. Encore une fois.
Mais Lizzy n’en a cure. Ce qui l’intéresse se trouve ailleurs.
Où ? Elle l’ignore sans doute elle-même.
Sur la route, sans doute, comme disait Kerouac.

Alors on la retrouve tour à tour au Brésil, enregistrant avec Chet Baker (« One For The Soul » en 86), aux côtés de Mark Cunningham du groupe Mars deux ans plus tard, ou encore aux côtés de Patti Smith pour l’enregistrement d’un titre (« Morning High », tiré d’un poème d’Arthur Rimbaud) à la demande de Bill Laswell en nonante-cinq, ou encore à l’écriture de quelques B.O. de films.

Sa passion résidant dans différentes formes d’art, Lizzy Mercier Descloux abandonne progressivement la musique et s’installe en Corse pour s’adonner à la peinture.

Quinze ans après avoir enregistré cette improbable reprise du « Fever » de Peggy Lee rebaptisé « Tumour », le cancer lui adressera alors cet ultime pied de nez en l’enlevant aux siens le 20 avril 2004, à l’âge de quarante-sept ans.

Quant au succès, lui qui un temps l’avait lorgnée, il s’en est finalement allé, haussant les épaules, se disant que décidément, Lizzy n’en avait pas besoin.

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