À deux doigts du succès #05 : Robin Friday

// 05/02/2015

Par David Bouhy

Et si le plus beau des beautiful losers était tout compte fait un… footballeur? Oui, un footballeur.

Mais le plus sulfureux, irrévérent et imprévisible de tous les footballeurs, bien sûr.
Qui?

Non, pas Cantona. Pas mal dans le genre, mais encore bien trop sage.
Pas la bonne époque. Déjà trop tard.

Georges Best?
Non. Trop professionnel, malgré une sacrée réputation de Rock star.
Non.

Un type avec un talent inné pour dribbler la vie, balle au pied et narguer la mort, balle dans le pied.
Un poète incendiaire, sorte de Bukowski des vestiaires.
Une vraie diva des pubs et une terreur pour ses adversaires.
Fier d’une carrière éclair (question de rythme) et d’une vie orageuse (question de tempérament).
Combinaison gagnante pour graver son nom dans le marbre de la légende.
Signant une fin houleuse sur la scène de ses exploits, et crevant dans l’anonymat.
Tel un sacerdoce évident.
À l’ombre des projecteurs mais à l’aura éternelle dans le coeur des rebelles.
Un type qui comme toute réponse aux sirènes du succès, envoyait valdinguer les bonnes manières dans la fange tourbeuse des terrains modestes où il se délectait d’être ce qu’il était le mieux, à savoir : lui-même.
“The greatest player you never saw’ comme il fut surnommé par ses pairs et impairs.*
Celui que personne ne connaît mais dont tout le monde se souvient.
J’ai nommé :
Robin Friday.


Habile ouvrier de la construction habilité à boire très jeune des canettes de bière sur les toits de la banlieue londonienne, Robin commence sa légende en pourfendant quelques organes, heureusement pas vitaux, au travers d’un pieux, sur un chantier quelconque.
Ce qui serait un frein notable pour beaucoup ne semble pas affecter le jeune Robin qui, remis en quelques semaines, se met de nouveau à faire tourner en bourriques ses adversaires et en barriques ses acolytes de pub.

Mis à part ce rétablissement des plus prompt, ce qui tape dans l’oeil des recruteurs c’est bien sûr la qualité de son jeu.
À contrario, ce qui les refroidit, c’est son inexorable talent à descendre des pintes aux pubs des quatre coins comme aux quatre coins du pub.
Qu’à cela ne tienne, il s’en trouve toujours un pour tenter le tout pour le tout, et ainsi, le club de Reading finit par s’attacher ses services en septante quatre.
Il faut dire qu’ils ont déjà eu l’occasion de le voir à l’œuvre dans leur équipe de jeunes quelques années plus tôt.
Pour Charlie Hurley, l’entraîneur, Robin n’a pu prendre que de la bouteille.
Il ne croit pas si bien dire…

Loin d’être un enfant de choeur, Friday déménage donc bientôt son casier judiciaire bien fourni dans les vestiaires de ce club qui végète encore tant bien que mal en quatrième division anglaise.

En quelques traits de génie et autant de gestes déplacés, il marque (au propre comme au figuré) sa première rencontre et devient la coqueluche du public local.
Du pub jouxtant le stade aussi.

Bientôt les drogues se mêlent à la partie. Mais comme nous sommes au début des années septante, les contrôles antidopage n’ont pas encore droit de cité et il est donc permis à Robin de se laisser aller, tant qu’il brille les jours de match.

Certes inégal, mais tout simplement génial, cette tête de mule continue à émerger de son coma de la veille, tous les samedis après-midi, sous le regard d’une foule de fans ravis.

Déposant une gerbe de vomi au coin de corner avant d’aller saluer un but magistral d’un subtil doigté urbain ou narguant un policeman au bord du terrain avant de se faire exclure pour quelque frasque délicieusement bon enfant.

Si ce tempérament juvénile, doublé d’un sérieux penchant pour la bibine et des moeurs de vie plutôt à l’opposé de la pratique d’un sport professionnel ne font pas sa publicité, il suffit qu’il éclabousse le stade de sa superbe (ici il n’est pas question de régurgitation œsophagique) pour qu’au final, un plus gros poisson soit appâté.

Car Robin est un grand séducteur, et il ne prend même pas la peine de faire la cour pour susciter le désir. Le club de Cardiff, seconde division, s’empare donc de cette pépite explosive et le lance directement dans le bain.

Il ne faudra bien sûr que quelques mois à Robin pour foutre sa carrière en l’air.
Mais avec superbe, comme il se doit.

Celui qu’on retrouve alors le vendredi soir, nu sous une veste en léopard, enfilant bière sur bière, reste un génial talent capable de célébrer ses exploits d’une manière incongrue, comme de finir au poste à l’heure du match.
Ne changeant pas d’un iota son mode de vie (et puis quoi encore?), Robin Friday rétorque aux malins qui lui font remarquer ses excès qu’il vivra plus en peu de temps que beaucoup sur toute une vie.

Et de fait, la chandelle semble se consumer rapidement.


Tirant sa révérence après seulement quatre années dans la ligue pro, il dépose sa signature au bas de son C4 sous la forme d’un étron abandonné dans le sac de sport d’un adversaire qui avait eu le tort de l’énerver (en prenant bien sûr le soin de lui briser le nez au passage).
Un paraphe élégant comme épitaphe d’un chapitre de sa vie.

Raccrochant ses crampons, il se consacrera alors à sa véritable passion : l’auto destruction

Son coeur s’accroche tant bien que mal mais finit par lâcher le vingt-deux décembre nonante, à l’âge de trente huit ans, dans un spasme de couleurs à faire pâlir d’envie tous les overdosés de l’enfer.

Immortalisé dans ce geste héroïque illustrant avec brio le titre de cette chronique et repris par les Super Furry Animals en nonante six pour leur single au titre plus qu’évocateur :

“The Man Don’t Give A Fuck”

* D’après la biographie du même titre de Paolo Hewitt et Paul MacGuigan (Guigsy pour les intimes d’Oasis).

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