À deux doigts du succès #08 : Eater

// 06/05/2015

Par David Bouhy

Le succès, cette enivrante utopie dans laquelle il est bon de plonger sans savoir forcément nager…

Les yeux fermés. Avec un sourire débonnaire qui fend le visage en deux.
Insouciant. Tel l’enfant ignorant le danger.

Justement, parlons-en d’enfants !


C’est à l’aube de l’an septante six de la punk generation que le jeune Ashruf Radwan forme avec trois camarades prépubères un groupe de lycée.
La bande de gamins qui vient à peine de quitter ses culottes courtes n’a encore comme seul objectif que de séduire les midinettes de l’établissement scolaire qu’elle fréquente.

Alors, peu leur chaut s’ils n’ont jamais touché un instrument de leur vie.
D’ailleurs, ils n’ont pas les moyens d’en acquérir.
Leur groupe sera donc un leurre.

Ils gribouillent des semblants de textes et vantent les mérites de leur groupe imaginaire au nom emprunté à une chanson de Marc Bolan.
Bientôt, le nom court sur toutes les lèvres s’agitant sous le préau de l’école.
Ce semblant de notoriété toute relative suffit à leur bonheur, puisque la seule chose qu’ils ambitionnent tend justement à leur tendre les bras.

La suite, toute inattendue qu’elle soit, ne sera jamais qu’un magistral coup de bluff.

Voici donc l’histoire de Eater.


Car quelques mois plus tard, l’engouement local incite Ashruf à réellement donner vie à ce groupe fictif qu’il avait inventé de toutes pièces.

Toute l’école veut les voir, alors Eater revoit légèrement son line-up et surtout, ils se débrouillent pour apprendre rapidement les rudiments d’instruments qu’ils arrivent à dégotter, tout en peaufinant leur grand méchant look.
Sur base d’accords du Velvet ou de Bowie, naissent les ébauches de ce qui deviendra leur propre répertoire.


Si la recette semble éculée, ils ne font que singer nombre de groupes de l’époque (qui puisent eux-mêmes dans le vivier Rock pour mieux le recycler) et le résultat semble assez cohérent pour qu’Eater se jette dans le bain.

Dame chance, qui ce jour-là cherche manifestement à se divertir, se prend d’affection pour le visage poupon de Roger Bullen, quatorze printemps, et de ses ainés, à peine plus âgés.
En quelques mois à peine, elle offre à la scène Londonienne, l’un de ses prototypes les plus surprenants.

Bizarrement, c’est à Manchester, en première partie des Buzzcocks que leur carrière commence.
Maîtrisant à peine leur unique accord, la gouaille de ses petites frimousses leur assure quand même un capital sympathie qui, de fil en aiguille, va les catapulter à l’avant-plan de leur scène locale.
Bien vite coqueluches du célèbre Roxy Club, ils génèrent l’enthousiasme amusé de leurs pairs et la complicité d’un public… bon enfant.

Rebaptisés Andy Blade, Brian Chevette, Dee Generate et Social Demise, le line up légèrement modifié, ces gamins de Finchley partent alors à la conquête des clubs et, accessoirement, de fruits plus mûrs.

Dans ce genre qui dès le départ, n’a jamais eu peur de s’auto-parodier, l’apparition d’enfants se la jouant comme des grands amuse, distrait et fait parler d’elle.

Comme une immense blague à laquelle tous participent avec le plus grand sérieux, Eater va trouver sa place au sein d’une scène Punk locale amusée par la candeur hargneuse de ce combo insolite.

Dans un registre de durs à cuir(e), ces petits poussins font alors leur nid.

S’attirant la sympathie de beaucoup, ils versent évidemment dans tous les excès et mènent pendant quelques temps une double vie que bon nombre de camarades de classe leur envient.

Les narines emplies de speed la nuit, ils côtoient leurs idoles et tombent les filles qui rapidement tendent à devenir femmes. Le jour, ils accumulent les écarts et se moquent du système scolaire qui, décidément, ne sait plus quoi faire de ces jeunes bâtards.

Sous la houlette bienveillante de Leee Childers, célèbre esthète de la communauté drag queen et ami d’Andy Wharol, leur réputation les amène à être signés par un obscur label local du nom très inspiré de The Label.

Une poignée de singles et un premier album plus tard (intitulé fort judicieusement « The Album »), Eater se désintégrera en septante neuf dans le sébum d’un acné juvénile, laissant derrière lui une petite cicatrice à peine visible sur le pif du Rock & Roll.

Pour insignifiante que paraît leur courte histoire, Eater a pourtant marqué les esprits sur la pellicule abrasive de l’histoire à contre-courant.

Parce qu’ils représentaient la quintessence même d’un mouvement qui refusait de se prendre au sérieux.

En deux mille six, le groupe se reformait pour quelques apparitions anodines, stupide idée s’il en était, puisqu’hélas, plus rien ne les distinguait.

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