À deux doigts du succès #10 : Wendy Carlos

// 05/07/2015

Par David Bouhy

Jacques Brel, qui ne croyait pas au talent, résumait dans une interview, au printemps 71, la réussite comme étant l’aboutissement des rêves, et ce à la seule force du travail, du sang et de la sueur.
Ainsi, le succès, loin d’être aléatoire, ne serait que le reflet de désirs profonds, matérialisés aux yeux de tous, conséquence d’un lent processus de compensation (raconter ce qu’on n’est pas).
Un an plus tard, le plus grand rêve de Walter Carlos allait se concrétiser.
Tous les rêves d’avant ou d’après cette date n’auraient jamais la même portée pour lui.
Tous les rêves antécédents et tous ceux à venir, ne l’amèneraient jamais plus loin, ni plus haut, quitte à le laisser dans un certain anonymat que, sans doute, il revendique encore à ce jour.
C’est sans doute pour cette raison que son oeuvre, bien que respectée, voir adulée par certains de ses pairs, ne connaîtra jamais un succès public notable.
Mais si le talent n’existe pas, Walter dispose néanmoins d’un don, d’une intelligence et d’une curiosité qui à eux trois, en font un être unique, un pionnier du genre et un avant-gardiste précurseur du rêve Electronique.
Mais au fait, peut-être connaissez vous mieux Wendy Carlos?

Walter naît en novembre 1939, quelque part aux États-Unis, là où sa passion de la musique grandit au bout de ses doigts, qui caracolent follement sur le piano de maman dès l’âge de six ans.
Bientôt, le répertoire classique n’a plus de secret pour ce petit prodige, mais loin de se désintéresser de la pratique musicale, il s’apprête à allier ce talent (ou cette masse de travail si l’on s’en réfère à Brel) à sa nouvelle passion : La Physique.
Diplôme en poche, il devient ingénieur du son.
Combinant ainsi son esprit scientifique à ses aptitudes artistiques.
Car Walter n’est pas garçon à choisir.
D’ailleurs, s’il pouvait choisir, Walter serait une fille.
C’est donc habillé en femme qu’il rencontre en 1963 monsieur Robert Moog, et se passionne pour les sonorités de son célèbre synthétiseur.
Ce qui à l’époque ressemble encore à une lubie deviendra avec le temps un spectre musical majeur, amorcé dès la décennie suivante, en grande partie grâce à Walter.

Ayant approfondi ses recherches et développé un son autour de toutes sortes de machines (souvent agencées par lui-même), il rencontre Rachel Elkind, avec qui il va entamer, au delà d’une amitié durable, une collaboration des plus fructueuses.
D’abord, sort « Switched On-Bach », album vertigineux d’audace qui relève avec brio le défi d’une relecture moderne de l’œuvre du compositeur allemand.
Raflant du coup trois Grammy Awards en mille neuf cent soixante huit et s’attirant les éloges de Glenn Gould lui-même.

Mais si le grand public n’est pas encore prêt à faire totalement abstraction des guitares, le cinéma va alors donner une autre dimension aux musiques dites électroniques.
Et dans ce registre, Rachel et Walter vont frapper un grand coup.
En mille neuf cent septante et un sort « A Clockwork Orange » (Orange Mécanique in french dans le texte), long métrage qui doit autant à la vista de son metteur en scène qu’aux compositions musicales de la bande originale qui, pour le coup, porte divinement bien cet adjectif.
C’est que, malgré le fait que ce type de musique soit encore réservé à une certaine élite, les ambiances de cette B.O. font plus que mettre en valeur les images de Kubrick, elles les transposent véritablement au-delà de leur champ d’action.
Créant ainsi une atmosphère exceptionnelle autour de l’histoire initialement contée par Anthony Burgess dans son roman paru en soixante deux.
Par-delà le choc ressenti par le public en salle, c’est le monde de la musique qui va s’en trouver tout remué.

Mais pour l’heure, Carlos touche au but.
Non pas au succès de masse, ça ne l’intéresse pas.
Mais néanmoins, le semblant de notoriété qu’il acquiert lui permet de caresser son rêve de grande envergure.
La sortie de « Switched On-Bach II » va lui offrir définitivement les moyens financiers de concrétiser ce rêve.


Ainsi, en septante-trois, Walter devient Wendy, après une délicate opération.
Wendy Carlos, superbe papillon sorti de la chrysalide d’un corps qui ne lui appartenait pas.
Tout comme pour Jayne County (voir chronique précédente), l’identité artistique se pare d’une identité sexuelle qui lui sied mieux.
Les années se suivent et Wendy et Rachel continuent discrètement leur travail d’exploration de plus en plus poussé (le duo ayant investi dans un studio-laboratoire-expérimental, laissant libre cours à leurs imaginations débridées).

Au rayon mainstream, on épinglera bien sûr la B.O. de « Shining » ou encore celle de « Tron » pour Walt Disney en 82.
Au rayon curiosité, les réinterprétations de « Pierre et le Loup » de Prokofiev ou de « La Belle et la Bête ».

Aujourd’hui, à septante six ans, Wendy est toujours aussi aventurière.
Pas uniquement dans ses recherches sonores, où elle manipule encore avec espièglerie les possibilités des nouvelles technologies, mais aussi dans d’autres formes d’art, comme la photographie (elle est très friande d’éclipses en tous genres).
C’est une femme accomplie et une artiste comblée. L’inverse est vrai aussi.

Quant au succès, après tout, il n’est que ce qu’on veut qu’il soit.

N’est-ce pas Jacques ?

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