À deux doigts du succès #11 : My Drug Hell

// 01/09/2015

Par David Bouhy

Avec le recul, certaines histoires prennent des allures de malédiction.
Comme si le mauvais oeil jetait un regard persistant sur la carrière de certains.
Une succession d’anecdotes, pour la plupart amusantes, et qui mises bout à bout, forment un sac de noeuds dans lequel les pieds de certains semblent être faits pour s’emmêler.
Car si certaines bottes sont faites pour marcher, nul doute que certains bottillons sont faits pour trébucher.
Impossible de retrouver trace de la plupart de ces groupes étranglés dans l’oeuf de la reconnaissance à leur état embryonnaire et dont l’étoile sans lustre gît à jamais dans le sable de l’oubli.
Mais si on se penche sur l’une d’elle, que l’on caresse la poussière qui la recouvre et qu’on prête l’oreille, il se peut que quelques échos lointains nous parviennent, comme surgis de l’enfer.
Tiens! Justement!
Aujourd’hui, je vais vous parler de My Drug Hell.
Ce nom ne vous évoque pas grand chose, peut être?
Qu’à cela ne tienne!
Vous n’êtes pas les seuls.

Comme beaucoup, beaucoup, beaucoup de ses camarades de jeu, Tim Briffa ne voit pas le bout du tunnel dont il essaie la difficile remontée depuis quelques années.
Les années nonante n’offrent pas encore le loisir d’enregistrer dans de bonnes conditions à la maison et bien entendu, le coût d’un studio est un obstacle à bien des carrières fulgurantes ainsi laissées en suspens.
Son groupe est donc condamné à l’antichambre de la gloire et aux clubs miteux (mais au demeurant forts sympathiques) de Londres quand un fabuleux coup de pouce du destin vient illuminer tous ses plans.

C’est qu’un label Américain prend soudain conscience du potentiel de My Drug Hell et leur propose un contrat.
Certes, loin d’être mirobolant, puisque le groupe doit financer lui même les frais de studio, mais leur proposant tout de même une vitrine internationale.
La grand-mère de Tim ayant justement eu la bonne idée de passer l’arme à gauche la semaine avant (et surtout de lui léguer la coquette somme de 2500 £), Tim loue immédiatement un studio dans la capitale et le groupe se retrouve enfin derrière les commandes de ce qui doit devenir son premier album (et accessoirement l’étrier à de prometteuses années de strass et de paillettes).

Mais à mi-chemin du processus d’enregistrement, la maison de disque, en proie à certaines difficultés, met clé et porte sous le paillasson, laissant Tim et ses copains orphelins et sur la case départ.
Enfin, pas tout à fait, comme nous le découvrirons dans un instant.

En attendant, peu enclin à l’apitoiement, le groupe finit néanmoins par capturer une partie de son essence sur bandes et au détour d’une conversation dans un magasin de seconde main de la capitale, Tim trouve une autre oreille attentive, à laquelle il fait écouter le résultat de ce premier jet en studio.

L’héritage de mémé englouti par un huit pistes et s’entortillant maintenant autour d’une bobine, My Drug Hell en sont quand même pour leurs frais quant au mixage final d’un premier album à moitié ébauché.
Qui plus est, leur nouvelle maison de disque ne peut, hélas, leur offrir qu’une double sortie en format 45 tours.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le groupe se focalise alors sur les quatre titres qui occuperont chacune des faces vinyles de ces deux disques et se concentre sur l’enregistrement d’un vidéo clip (on ne rigole pas, c’est comme ça que ça s’appelait à l’époque !)
Raccordant tous les bouts de ficelles encore disponibles, les images de leur futur hit, intitulé « Girl At The Bus Stop » s’impriment sur pellicule pour le montant dérisoire de 350 £.

Si l’imperfection en 8mm ne fait pas tache sur les écrans de MTV où la chanson finit par échouer, My Drug Hell doit faire face à d’autres problèmes internes et récurrents.
En effet, Joe Bultitude, batteur démissionnaire de son état, donne bien du fil à retordre à ses comparses, usant leur patience jusqu’à la rupture totale.
Mais avant ce divorce annoncé, le groupe trouve néanmoins le temps de travailler à l’enregistrement de ce premier album qui, doucement, prend des allures de Graal.

Un travail ruiné en quelques secondes par un lecteur de bandes un peu trop gourmand…

Ayant perdu une bonne partie de leur boulot, le groupe ne se laisse même pas démonter quand, au détour d’une interview dans les bureaux d’un magazine musical local, les photos devant servir d’illustration à un album fantôme, s’évanouissent mystérieusement.


Mais à quelque chose, malheur est bon. Suite à l’éviction de leur premier batteur, ils engagent Raife Burchell qui s’apprête à relever la sauce.
Une dynamique rythmique qui redonne foi en l’avenir.

Profitant d’un courant ascendant, le groupe termine enfin l’enregistrement de son premier calvaire… Pardon. Premier album, intitulé « This Is My Drug Hell ».

Certes, on se dit qu’après tant de souffrances, ils auraient pu être plus inspirés dans le choix d’un titre, mais après tout qu’importe.

Bien sûr, rien ne se déroule dans des conditions optimales, puisque l’enregistrement de la dernière chanson nécessite trois studios différents et qu’entre temps, toutes les pistes vocales de l’album sont malencontreusement effacées par un préposé maladroit, nécessitant de nouvelles sessions, mais le résultat est là.
Mille neuf cent nonante sept voit finalement la sortie de cet album que… Personne n’attend.

Jouissant néanmoins d’un petit succès sur certaines ondes américaines et australiennes où le disque sort en premier lieu (par la grâce de ce premier contrat signé et dont nous parlions tantôt) et de chroniques flatteuses (dont une dithyrambique le proclamant meilleur album de tous les temps), My Drug Hell, incapable de maîtriser les rennes de son destin, persiste et signe en ratant le coche.

Restant à jamais un groupe de seconde zone et n’inspirant que sympathie à quelques nostalgiques d’un psyché sixties aux résonances nineties, le groupe navigue dans les eaux troubles d’une indifférence opaque.

Toujours aussi inspiré, le groupe sort en deux mille neuf « This Is My Drug Hell 2 » qui, comme vous en doutez, ne changera plus rien à leurs desseins.

Les choses auraient elles tourné autrement, peut être le groupe serait devenu à l’image de ses ambitions ?

Mais c’est que quelque part, au fond de son enfer opiacé, le diable en avait décidé autrement.

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