À deux doigts du succès #17 : Martin Coogan / The Mock Turtles

// 08/03/2016

Par David Bouhy

Si la guerre possède pour chaque bataille son soldat inconnu, le Rock Anglais, peu en reste quand il s’agit de distribuer récompenses et coups de latte au sein de son industrie, délivre ponctuellement son titre horrifique de héros méconnu de l’année.
À défaut d’un titre enviable, celui-ci souligne néanmoins la reconnaissance de ses pairs pour un lauréat hésitant entre reconnaissance et aigreur stomacale.
Un prix aux relents aigre-doux qui récompense le travail sous-estimé au sein de la grande corporation du disque.
Si ce prix de raccord peut sembler cynique et cruel, ne lui enlevons tout de même pas son indéniable empathie pour les oubliés de l’industrie.
Dans un milieu bouffi par le dictat de l’image, cette petite pensée pour le peuple de l’ombre semble certes empli de condescendance mais a le mérite de mettre en exergue des talents méconnus du public, qu’ils soient devant ou derrière la table de mixage.


Ainsi, dans son studio mancunien, Martin Coogan hésite-t-il encore à se réjouir, quand en 2013, il se voit gratifier de ce dispensable Award.
Frère d’un acteur ayant raflé de prestigieux prix TV et cinéma (l’irrésistible et très British Steve Coogan, pour ne pas le citer) et d’un autre, présentateur radio et TV ayant lui aussi gagné quelques succès d’estime, l’aîné de la fratrie sait pertinemment que son heure est déjà passée.
Si notre homme ne semble pas en nourrir d’énormes regrets, il est fort à parier que la rivalité saine qui devait alimenter les conversations familiales doit avoir quand même écorné la confiance de cet ancien chanteur.

Retour sur les années nonante.
La vague « Baggy » fait fureur et déferle sur l’Angleterre, déborde de ses frontières et fait tanguer les esprits sous ectasy lors de rave parties improvisées où la jeunesse affiche son désir de liberté.
Brimée et malmenée par la politique Thatcher, celle-ci n’a d’autre envie que de s’oublier.
Manchester en est la ville phare et l’Hacienda (le club légendaire autant pour sa musique que pour le nombre de dealers au cm carré) son lieu de culte.
Musicalement, la ville regorge de talents qui puisent dans le désespoir urbain pour définir le son de sa génération.
Un son débonnaire et acide, à l’opposé des tourments existentialistes de Joy Division pour ne citer qu’eux.
Dans cette fourmilière de sons où l’originalité n’est pas indispensable, de nombreux groupes se forment chaque jour, dans les sous-sols et les arrière-cours.
Chaque semaine, de nouveaux noms font sensation, germant entre les lignes du NME ou du Melody Maker, les deux incontournables bibles hebdomadaires de la presse écrite, pour se faufiler jusqu’à la une en moins de temps qu’il ne faut pour apprendre les rudiments du métier.

Et puis, il y a les groupes qui galèrent depuis quelques années déjà.
C’est le cas des The Mock Turtles.
Formés en 85 par Martin et des potes, ils vont enfin saisir leur chance et rebondir sur l’effet ‘Madchester’ pour goûter quelque peu aux joies du succès.
Après une poignée de singles sans envergure dont un split single avec Echo & The Bunnymen, l’album « Turtle Soup » entrouvre les tentures opaques de l’anonymat et leur laisse deviner la lumière au-delà.

Mais pour percer au grand jour, il leur faut un hymne, et c’est ce que sera « Can You Dig It ? », un titre initialement enregistré en tant que « face B ».
S’il est loin d’être un morceau d’anthologie, il arrive néanmoins pile poil au bon moment et entame rapidement l’ascension des charts indépendants puis du hit parade national.
Un titre phare passé systématiquement dans les soirées sous LSD qui, s’il ne se distingue pas par son originalité, s’inscrit parfaitement dans le mouvement.
Appuyés par leur nouveau label (Siren), les tortues sont donc prêtes à carapater sur les cimes de la gloire.
Mais comme souligné d’un mascara de mauvais augure, « Can You Dig It ? », au titre prémonitoire creusera la tombe de leurs espoirs.

Si le single suivant se fraie encore une place timide dans les charts, on devine déjà l’éraillement de la machine.
Le reste ressemble à bien d’autres histoires.
Échouées sur le dos, les tortues sont virées de leur label et se séparent.
Leur histoire pourrait s’arrêter là.
D’ailleurs, elle n’ira pas beaucoup plus loin, malgré un retour d’intérêt tout relatif en 2003 par la grâce d’un remix de Fatboy Slim.
« Can You Dig It ? » à la sauce Norman Cook replace les Mock Turtles dans les chiffres de vente, mais malgré cela et la sortie d’un best of, l’aventure s’arrête.

Laissant le succès à son petit frère, Martin se tourne alors vers la radio avant d’essuyer de nouveaux déboires.
Déçu mais pas abattu, il jette finalement toutes ses économies dans le rachat du mythique studio Vibe et se consacre à la musique de manière détournée, préférant cette fois apporter sa touche artistique au travail d’autrui.


Ce qui finalement lui vaut donc la remise de ce fameux « Unsung Hero Of The Year » en 2013, qui le réconforte dans son sentiment d’avoir trouvé son équilibre.
Après tout, les tortues vivent plus heureuses à l’ombre de leur carapace, non ?

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