À deux doigts du succès #18 : Bromley Contingent

// 05/04/2016

Par David Bouhy

Je suis convaincu que le plus excitant dans l’histoire d’un mouvement musical n’est pas tant dans ce que tout le monde peut y voir, mais justement ce qui se dissimule dans ses ramifications obscures, celles-là même qui forgent son identité propre.

Ces dédales mystérieuses où vous croisez les personnages les plus singuliers, les plus atypiques, ceux qui ont contribué à l’essor d’une culture, sans autre ambition que d’en être, de faire partie de l’aventure.

Ces héros transparents que l’histoire dissimule entre deux calques visibles et qu’on devine dans le reflet des glaces, ou à l’arrière des photos, tapis dans l’ombre, le sourire en coin.


Aujourd’hui, je vous invite à vous pencher sur le cas de quelques jeunes désœuvrés sans qui, certaines choses ne seraient pas ce qu’elles sont devenues.

L’espace d’une chronique, déplaçons nous un moment du côté de Bromley, une banlieue du grand Londres, encore connue au milieu des années septante pour sa respectable histoire Episcopale.

Ses rues calmes, propres, et tranquilles, sa bienséance, son mode de vie tranquille, peu à peu bousculés par quelques jeunes en manque de repères.
Ils sont encore peu nombreux, peut-être cinq ou six, mais déjà, ils sont remarqués.
Décadents, irrévérencieux, ils affichent un mépris visible pour l’ordre établi et si la seule violence qu’ils manifestent réside dans leur tenue vestimentaire, il n’en effraient pas moins la population locale.

Par provocation ils arborent des symboles nazis ou d’autres manques au bon goût, comme ces affreux T-shirts exhibant de tendancieuses images sexuelles ou politiquement incorrectes. Ou encore ces cheveux rasés, décolorés, recolorés, ce maquillage outrancier, ces hideuses semelles de crêpe, et ces vestes de cuir répugnantes, affligées de slogans absurdes.
Les mères changent de trottoir, les enfants pleurent, les bien pensants se disent scandalisés.

Qui sont-ils ? Et surtout, où vont-ils ?

Blasés par une éducation aseptisée, et comme beaucoup de jeunes adultes en devenir, pressés de se démarquer de l’image parentale, ils aspirent au changement, au chamboulement, et l’outil de la révolte qu’ils entendent marteler porte déjà un nom de l’autre côté de l’Atlantique.
Pas encore détaché du Glam Rock auquel ils empruntent certaines apparences, ils s’apprêtent à devenir les émissaires du Punk.

Étouffés par le conservatisme ambiant, les voilà rapidement à l’assaut de la capitale.
Installant leurs quartiers entre Chelsea et Fulham, sur cette grande artère nommée Kings Road.
Bientôt rejoints par d’autres jeunes, partageant les mêmes soucis, les mêmes rêves de liberté.
Ils glandent beaucoup, traînent un peu partout, s’amusant à être rejetés, craints et honnis par leurs aïeux.
Les journées s’écoulent lentement, s’étirant paresseusement jusqu’au début de la nuit, moment privilégié où certains clubs privés s’ouvrent maintenant à ce genre de nouvelle clientèle.

Des endroits glauques et peu reluisants, mais d’où émerge une certaine forme de créativité, mais surtout l’abolition des interdits.

Témoin de ces changements qui s’opèrent sous son nez, un acteur phare observe ce microcosme et comprend rapidement les avantages qu’il pourra en tirer.
Pourvoyeur attitré de l’imagerie Punk, Malcom Mclaren, n’en perd pas une miette.
Depuis sa boutique Sex, il étudie la question. Et décide d’associer l’image de ces jeunes à ses nouveaux poulains.

Les Sex Pistols ne sont encore que des branleurs incontrôlables aux quels personne ne s’intéresse. À l’arrière de sa boutique, Malcom invite donc le Bromley Contingent à suivre gratuitement son groupe partout où il se produira.
Ce qui pour l’heure se résume à quelques salles enfumées de petits clubs locaux.
Mais l’effet escompté se produit bel et bien.
En peu de temps, le public des Pistols croît et leur notoriété s’en trouve donc exponentiellement décuplée par l’aura de cette bande de jeunes décalés.
Le mouvement de balancier ainsi lancé, le Punk peut entrevoir ses heures de gloire au pays de sa gracieuse Majesté Elisabeth, tandis que l’ami Malcom commence à se remplir les poches.

De leur côté, les kids de Bromley, fidèles à leurs préceptes, se détachent peu à peu de ce petit jeu dont ils ne sont pas dupes, et décident d’un commun accord de cesser de suivre les Pistols partout ils se rendent.
De toute façon, MacLaren n’a déjà plus besoin d‘eux…

Rapidement, d’autres collaborations voient le jour, non plus dictées cette fois par les aspirations cyniques d’un quelconque manager.
Ainsi, naissent les Banshees de Siouxsie, tandis que Sid Vicious se découvre des aspirations musicales aux côtés de Viv Albertine, Keith Levene et d’autres moins connus.


Des groupes, tous plus éphémères les uns que les autres naissent au quatre coins de squats tandis que déjà, le mouvement s’essouffle.

Et alors que le succès transforme la scène Punk, initialement retors au chant des sirènes, le temps avale le nom du Bromley Contingent, le laissant libre de n’en faire qu’à sa tête.

Aujourd’hui, le calme est revenu sur Bromley.
Difficile d’y trouver le souvenir d’une quelconque révolution.
Pourtant, si vous trouvez trace d’une certaine Jo, et lui payez une bière, alors, peut-être vous racontera-t-elle ?

Ces heures passées à narguer le quidam, la morve haute et le sourire frondeur, avec ce regard qui signifiait : ‘Nous sommes différents !’.

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