À deux doigts du succès #19 : Spécial Semaine Belge : AA

// 22/04/2016

Par David Bouhy

À deux frites du succès : AA.

Dans son immense dépôt situé à quelques mètres de la place du jeu de la balle, le génial et célébrissime Andy Marolles reçoit chaque jour une caravane insolite, composée pour moitié d’imminents talents artistiques, et pour autre moitié, d’une longue et paresseuse queue de suiveurs, paumés et autres désœuvrés.
Ce soir, comme tant d’autres soirs, Louis Roseau et son orchestre vont encore jouer en n’en plus finir, dans les volutes de fumées et les projections colorées.
Souterrain de Velours est un sacré bon groupe. Pas encore connu.
Mais patience. Nous ne sommes qu’en l’an de grâce 1966.
Entre deux lignes de Coke, parcourant l’autoroute implacable de mes narines vaporeuses, j’essaie vaillamment de me raccrocher à la conversation dans laquelle, indépendamment de ma volonté, je suis plongé.
Il y est question de voyage dans le temps.
Roger Ketje Bawette, qu’on surnomme Acide pour d’évidentes raisons, assure détenir ce pouvoir hors du commun.
Je n’en crois pas un mot.
Mais c’est agréable de l’écouter parler, de capter quelques bribes de délire, et de l’accompagner dans ses phantasmes où les flamands sont roses.
Il nous parle du futur. Et de la place de notre mère patrie dans l’histoire de la musique.

Il entrevoit de grands noms, qui pour l’heure ne me disent absolument rien.
Des noms étranges, des histoires loufoques.
Extraordinaires ou simplement ordinaires.
Un Dieu apparaîtra au début des années nonante, porté par un barman.
Un aspirateur à sons, des filles à Aywaille et même un Benjamin quelque Schoos.
Mais il parle aussi de tous ceux qui resteront dans l’ombre.
Il parle de cette peur inhérente à chacun de nous au travers de nos projets, aussi futiles soient-il : La crainte du rêve inachevé.
Captivée par ses récits, mon attention s’arrête sur une bande de jeunes Limbourgeois.
Quand a-t-il dit que cela se passerait ?
Ah oui ! En 8O, du côté d’Hasselt.
Projection !

C’est l’histoire de quatre garçons au tempérament revêche.
À l’aube de cette huitième décade du vingtième siècle, ils assistent à l’un de ces douteux concours pour talents en devenir et décident par conséquent de se retrousser les manches et de faire mieux que le gagnant.
Mieux, et à leur façon. Sans passer par la case promotionnelle, en évitant soigneusement tout le tralala habituel, les fioritures accablantes, les ronds de jambes hypocrites.
En gros, de tirer un pied de nez à l’industrie du Rock qu’ils trouvent formatée, et ce, même dans le microcosme Belge.

Novices absolus, à l’exception d’un seul, dont le frère les guidera dans les méandres du milieu, ils acquièrent un minimum de matériel et pressés par la fougue juvénile, passent illico à l’action.
Avec fronde et insolence, ils décident donc d’enregistrer sur bandes, le résultat de leur toute première répétition.
En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ils se retrouvent dans le studio d’une certaine Jo Lemaire, à Bilzen.
Le résultat de cette session confirme leur aspirations.
Quatre titres implacables, direct, sans fioriture, glaciaux, certes quelque peu maladroits, mais parfaitement inscrits dans leur époque.
L’heure est donc venue de se trouver un nom, et, pragmatiques, ils choisissent AA, pour la meilleure des raisons qu’il soit : être assurés d’être en tête de tous les rayons de disquaires.
Ce n’est que plus tard qu’ils accoleront la notion d’anarchistes absolus à cette double voyelle.

Le contenu musical est assez sombre et reflète les tourments de leur âge, les drames de leur proche entourage et à les relents d’une sinistrose ambiante.
Les textes sont des collages puisés dans les textes que chacun des membres écrit.
Une formule portée par la nonchalance d’une voix grave qui rappelle ce qu’on fait de mieux dans le genre, de l’autre côté de la Manche.

En peu de temps, ils épuisent leurs maigres économies (et celles de leurs parents) dans quatre heures d’enregistrement dans un studio de Diest.
Le 45 tours ‘Essential Entertainment’, reprenant leur répertoire de quatre chansons se voit pressé à 500 exemplaires.
Sillonnant les clubs et les scènes, les disquaires et les endroits branchés du nord du pays pour porter la bonne nouvelle, ils attirent l’attention timide de quelques curieux et autres promoteurs.
La photo qui illustre la pochette est celle du défunt grand-père d’un camarade de classe et le graphisme est assuré par eux-mêmes.
Le tout est signé sur une maison de disque imaginaire (Sexy Robot), évidemment, serais-je tenté d’ajouter !
Tout sent l’amateurisme à plein nez.
Et pourtant…
Dans cette façon de faire typique de cette époque à venir, le groupe se retrouve totalement, continuant à se moquer des conventions.

Ils battent donc la campagne, déposant un exemplaire de leur précieuse carte de visite au fil de longs trajets en train.

Quand viendra l’heure des premiers concerts, Geert Beuls, Eddy Gabriel, Eddy Goossens et Remo Perrotti ne changeront pas leur manière de faire, ignorant totalement les préceptes les plus élémentaires d’une quelconque réussite.

Absolument débonnaires et irrespectueux des codes en vigueur, ils s’approprient déjà plusieurs scènes ici et là, empruntant le matériel des groupes sans pour autant leur en demander la permission, sous le regard médusé des spectateurs.
Leur réputation ne tarde pas à s’établir, mais la maigreur de leur répertoire freine l’enthousiasme des tourneurs.
Ne changeant en rien leurs habitudes, les AA ne se verront donner leur chance qu’à une poignée d’occasions.
Et quand enfin se profile une ébauche de réussite, ils décident d’un commun accord de se séparer.
Manque d’ambition ? Certainement pas ! Juste l’envie farouche de ne pas être avalés par le système.


Mis en lumière un jour d’avril 2016 par une radio rectangulaire, le groupe connaîtra un ultime regain d’intérêt quelques années après avoir été sorti de la naphtaline par un label New Yorkais (Softspot, distribution Sacred Bones Records), tombé par hasard sur ‘Essential Entertainment’.


Laissant Roger à ses délires visionnaires, et m’interrogeant néanmoins sur la possibilité de tout ceci, je retourne vaquer à mes occupations en rêvant secrètement à toutes ces belles histoires noires jaunes rouges à venir…

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