À deux doigts du succès #21 : Tarantula Ghoul

// 08/06/2016

Par David Bouhy

Une brume épaisse circulant entre des pierres tombales. Le cri d’un hibou se perdant dans le lointain. Des crissements de pas, des grincements de dents. Voilà le décors planté. Non, nous ne sommes pas à la veille de l’Halloween. Mais qu’à cela ne tienne !
Oui ! Faisons un bond dans le temps ! À la recherche d’un de ces destins prématurément brisé.
Plus précisément , déplaçons nous en 1957, du côté de Portland, dans l’Oregon.
Autre époque, autres mœurs.
Prenons place dans un fauteuil, face à la télévision. Un poste minuscule qui nous renvoie des images floues en noir et blanc.
Voilà ! Vous êtes bien calés ?
Il est 22 heures 30, heure locale. Surgit alors d’un cercueil une silhouette gracieuse, énigmatique, dont le regard transperçant vous décolle la rétine tout en vous faisant dresser le plus intime des poils.
Cette apparition funeste, habilement mise en scène, des milliers de spectateurs (un chiffre conséquent pour l’époque sur une chaîne locale) l’attendent fébrilement chaque semaine.

Rendez vous incontournable du mercredi soir sur KPTV avec l’irrésistible Tarantula Ghoul, surnommée par ses fans Taranch.
Contes de la crypte et autres serpents à sornettes, squelettes déglingués et momies inquiétantes sont au registre de cette émission horrifique mais surtout bon enfant.
Très vite, le succès grandissant fait de sa grande prêtresse une icône du petit écran.
Un personnage truffé d’humour incarné par Suzanne Waldron, comédienne sans grande envergure jusqu’alors.
Personnage atypique d’un média qui n’en est encore qu’à ses balbutiements, Suzanne entrevoit rapidement l’impact que son alter égo peut avoir sur sa carrière.
Elle décide donc de tout miser sur cet aspect.
Sa vie se décalque donc sur celle de Tarantula et quand les reporters s’invitent dans son intimité, c’est pour mieux découvrir un univers calqué sur celui du « House Of Horror ».
De son chien baptisé Frankenstein à son boa constrictor, des colonnes de faux marbre à sa sépulcrale chambre à coucher, tout est mis en scène pour perpétrer l’aura de l’hôte de ces lieux.
Suzanne est une femme intelligente, drôle et pleine de vie, que ses noirs oripeaux et ses poses macabres ne sauraient dissimuler. Ce qui a pour effet d’intensifier son capital sympathie.
Le public l’adore et le lui fait savoir.
Hollywood bientôt s’intéresse à elle, et tout semble en place pour une carrière prometteuse. Mais un événement majeur va venir tout perturber.
Mais avant cela, Taranch goûte aux joies d’un succès sans compromis.

La voici qui enregistre deux titres endiablés (il ne pourrait en être autrement !)
Surfant sur la vague d’un certain Rock exotique aux consonances Vaudou mâtiné de Marimba, ‘King Kong’ reflète à la fois l’esprit ludique de son interprète comme l’insouciance d’une jeunesse pourtant confrontée aux tensions de la guerre froide.
Sur la face B, plus classique, Suzanne ne semble faire que de la figuration, pourtant, c’est sa présence qui insuffle à ce titre toute son âme.
Si le succès du disque reste confidentiel (il faudra attendre 2004 pour qu’il soit déterré) tout semble néanmoins en place pour introniser Miss Ghoul au panthéon des stars au seuil des sixties.
Pourtant, dans le plus grand mystère, celle-ci va disparaître des écrans et ne plus jamais donner signe de vie, quasi du jour au lendemain.
Il faudra des années pour que la vérité éclate, éclairant d’une lumière blafarde un maladif puritanisme en cause de cette déconvenue.
Ainsi, si l’impérieuse Tarantula s’est fondue dans le plus grand anonymat, la raison nous apparaît aujourd’hui comme révoltante. Et pourtant.
Autre époque, autre mœurs, écrivais-je plus haut.
Quel est donc ce crime dont s’est rendue coupable Suzanne Waldron, vous demandez-vous ?
Simplement le plus naturel des actes. En tombant enceinte sans être mariée, elle venait de se mettre à dos un bonne partie de l’Amérique conservatrice et son obstination à ne pas obtempérer venait de lui fermer définitivement les portes du succès.
Au plus prés d’une carrière toute tracée aux côtés de Boris Karloff et consorts, elle était bannie par une société engoncée dans de vielles traditions pudibondes, et fidèle à ses préceptes, refusant de changer, elle enterrait ses espoirs et toute ambition.
Oubliée pour avoir défendu un droit élémentaire, celui de sa propre personne, Suzanne Waldron éclipsait finalement Tarantula Ghoul dans sa vie de tous les jours.
Elle ne connut donc la gloire qu’un temps, lui préférant finalement le bonheur d’élever ses deux fils, avant de s’éteindre âgée de cinquante ans des suites d’un cancer.
Aujourd’hui, il ne reste plus beaucoup de traces de son élégante présence (toute archive télévisée ayant été définitivement perdue).
Mais plus que sa présence cathodique ou les traces laissées sur sillons, c’est le combat d’une femme qu’il fallait souligner.
Un acte fort, ostensiblement dicté par la foi de ses convictions qui fait écho à d’autres combats restant hélas sous silence.
Prouvant, si besoin est, que parfois, le succès, c’est simplement le renoncement.

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