A deux doigts du succès: Daniel Johnston

// 05/10/2016

Par David Bouhy

Sur l’étiquette sale de son col, on peut deviner ces mots juxtaposés aux consignes de lavage : “Ce T-shirt informe appartient à l’un des mythes de cette terre, à savoir l’archétype du génial branleur complètement largué qui tient autant du génie que du raté. Merci de le respecter, l’aduler, et surtout le protéger de lui-même”.


Vautré sur le canapé, le regard perdu au-delà de l’immuable réalité d’une vie qu’il n’est pas sûr de vivre, il écrit l’Histoire. Du moins la sienne. Ici, à l’abri des regards, des questions, des spéculations. Du monde.
Le tintement de tasses s’entrechoquant dans la cuisine lui parvient et cela le rassure, le réconforte. Il ne pourrait pas être plus heureux qu’en ce moment, car il sait qu’il n’est pas seul. Son frère Dick est là. Toujours présent à ses côtés. Alors, qu’importe la rage contenue du temps qui passe, qu’importe l’indicible qui se cache dans chaque particule, lui, Daniel Johnston est à sa place, ici, au centre de l’univers. De son univers.
Planté dans le décors comme une fleur improbable, un peu exotique, un peu toxique, et à la beauté mystérieuse car pas franchement apparente.
Une aura sous-jacente, étrangement attrayante.
Comme un don dont il ne saurait que faire.
D’ailleurs, à ses propres yeux, qu’est-il destiné à faire?

Aujourd’hui, le dessin occupe le plus clair de son temps. La musique, quant à elle, a toujours pris ses quartiers dans les recoins tristes et sombres de la vie. Recoins auxquels il répond de manière décalée, par un chant incertain, d’une voix mal assurée, mais qui trace immanquablement son chemin au coeur de l’émotion.


Aujourd’hui, ses mains tremblent et demain, elles ne s’arrêteront plus de trembler.
Les répliques d’un séisme dont l’amplitude a détruit une bonne partie de son esprit. Un sinistre au diagnostic médical inscrit en lettres capitales, quelque part dans les dossiers d’un centre psychiatrique avéré.

Mais épargnée par miracle, prospère encore sa créativité.
Donnée pour morte à plusieurs reprises, elle n’a jamais quitté les lieux, est restée fidèle à ce réseau de connexions intra-cranienne qui un jour ont fait naître au bout d’une plume de géniales excentricités Lo-Fi.
Irradiée par le flux de la pensée pure, celle qui inspire les plus grands, cousine de la folie, qui aime à torturer les perméables esprits pour en tirer le suc de l’immortalité.

Oui, Daniel est de cette trempe. Semi-conscient de ce statut dont il ne sait que faire.
Adulé par de respectables artistes, dont parfois il se fait l’écho, jusque dans la mort.
“There’s a heaven and there’s a star for you” chante-t-il sur Hey Joe. Comme une voie tracée vers les étoiles pour quelques âmes déchirées au bord du gouffre.
Un lien ténu, fil rouge tendu à travers le cosmos, qui unit la tendresse au désespoir, sans jamais tirer abusivement sur la corde sensible de la mélancolie.

Subtil et poignant dans toute sa maladresse, un peu gauche et très certainement improbable icône de générations à venir, Daniel n’a certainement pas la désinvolture qu’il affiche béatement. Tout branlant que soit son monde, il n’en demeure pas moins ancré sur de solides bases académiques (le dessin, le piano); et si le résultat donne parfois à penser à de l’amateurisme aux yeux et oreilles du commun, il s’avèrent être de splendides mises en abîme que d’aucuns reconnaîtront.
Voilà sans doute ce qui place notre bonhomme sur cette ligne indécise entre reconnaissance artistique et succès de masse.
Bien sûr, à distance raisonnable de ce dernier.
Au moins deux doigts, faut-il le préciser?

RETOUR

ARCHIVES

Avec le soutien de
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles service des musiques non classiques
Top