À deux doigts du succès: Jaime Harding

// 16/01/2017

Par David Bouhy

Se concentrant sur le récit de son client, l’avocat projette son plaidoyer et griffonne dans sa tête les arguments capables de justifier l’absurde aux yeux de la cour de Manchester.
Il note à la hâte quelques rappels insistants sur la lente érosion d’un mental fragile, la lente agonie d’un esprit vif capturé dans le piège de la drogue. Il secoue la tête, car ces histoires de camés repentis ne convainquent que rarement. Et il ne le sait que trop bien.

Mais il se doit de trouver dans les débris de cette vie un élément susceptible d’amadouer le juge qui statuera dans quelques semaines sur cette histoire au demeurant grotesque.
En jetant un regard sur ces lèvres tremblantes qui lui content vingt années de frasques, il s’imagine un scénario d’une tragique banalité. Les images lui apparaissent nettement, comme dans un film de série B, contant les déboires d’une star déchue :
Jaime Harding, né en 75 à Macclesfield, chef lieu de Joy Division. Nourri à la Pop par sa mère, à la New Wave par son père. Régurgitant la somme de ses influences à l’âge de dix-huit ans sous la forme naissante d’un embryon Brit Pop bientôt encensé comme un étrange hybride de Suede et (Death) Cult , tous deux réunis dans une orgie romantique.
L’ascension fulgurante, la gloire naissante, les tournées mondiales. L’ivresse de la réussite et les pièges où l’on sombre si aisément. L’illusion parfaite d’un Oasis promis sans peine.

Et l’insouciance brisée par les écueils du showbiz. L’implacable mécanisme mettant ses rouages en branle.
Les paradis artificiels, promesses funestes d’une irréfutable chute.
Ô, l’avocat connaît la chanson ! Pas précisément celle du groupe Marion, dont il est ici question. Mais bien cette foutue rengaine du quidam propulsé au firmament, aveuglé par une myriade d’étoiles qui sont autant de leurres, et qui se montre trop naïf, trop stupide ou trop faible pour se soustraire au mal avant que celui-ci ne commence sa triste besogne.
Trop commune litanie n’ayant pas l’ombre d’une chance d’émouvoir un juge aguerri.
S’il doit trouver le salut de Jaime, il faudra chercher ailleurs que dans ces pitoyables lamentations, lâches excuses et piteux aveux de faiblesse.
D’un revers de l’imagination, il balaye ce scénario où le coupable se déguise en victime.
Incapable de prendre les rênes de son destin, dévalant à la hâte l’escalier de sa vie.
Mais comment diable justifier le cas Harding ?
Il lui faut d’abord comprendre. Comment une rédemption entamée en 2006 vole en éclats en l’espace d’un instant, sous le coup d’une colère incontrôlée.
Comment après avoir frôlé la mort, avoir souffert le martyre en hôpital pendant de longs mois, avoir vaincu ces saloperies qui lui dévoraient le cœur et les entrailles, en somme, comment après s’être libéré, son client se retrouve-t-il dans une situation aussi stupide qu’embarrassante.


Lui vient alors une idée : en insistant sur les attentes qui entourent Harding, pardi !
En démontrant que condamner son client, c’est condamner immanquablement les attentes de beaucoup de monde.
À commencer par les membres du groupe, le staff qui l’entoure, remonter jusqu’à la tête de la maison de disques, tous ces gens qui ont misé sur le retour de Marion, mettant en place une tournée commémorative pour les vingt ans du premier album, financé l’enregistrement des maquettes du nouvel album. Et puis enfin, il y a les fans. Ces quelques millier de fans qui croient encore en Jaime, même si lui ne croit plus en lui depuis longtemps déjà.
Oui, c’est sur cela qu’il doit mettre le doigt. Argumenter en faveur d’une industrie à l’affût de résultats plus que sur une improbable dernière chance donnée à un jeune crétin.
L’avocat est partagé entre un sentiment de pitié et de colère face au type assis devant lui, ce gars qui semblait détenir les clés de son existence, avant de jeter le trousseau tout entier.
Pendant ce temps, Jaime explique comment, en ce morne samedi de février, il en est venu à flamber les vêtements de sa petite amie qui refusait de répondre à ses appels insistants. Il décrit aussi fidèlement que possible comment, penaud face à l’ampleur que le sinistre prenait, il s’est décidé à appeler les pompiers qui n’ont pu que constater les dégâts infligés à l’ensemble du bâtiment.
Dans sa tête, l’avocat matérialise les faits. Ce gros nigaud qui allume une par une les robes, regarde passivement le feu consumer la garde-robe, puis, dans un mouvement de panique, se précipite avec de simples torchons humides, pour circonscrire sa connerie.
Puis, qui redescend se griller une cigarette et boire une bière avant de se rendre compte qu’une épaisse fumée s’échappe de la fenêtre et qu’il est trop tard.
Il soupire. Regarde Jaime droit dans les yeux et lui dit de ne pas s’en faire.
Maintenant, il sait par où commencer.

Samedi 24 septembre, 21 heures 59 minutes, Manchester.

Jaime inspire profondément. Imaginant cette foule prête à s’enflammer dès les premières intonations de sa voix. Un frisson secoue son échine, une perle de sueur dégringole le long de sa tempe.
Cristallisant pour l’éternité ce moment, gravant chaque seconde sur l’horloge du temps qui lui est compté.
Puis, il essuie ses mains moites sur le revers de son t-shirt et s’assied sur sa couchette inconfortable, en fredonnant, les yeux rivés sur les barreaux de sa fenêtre.
Il est 22 heures à présent. C’est l’extinction des feux.

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