À deux doigts du succès: Mark Sandman, Morphine

// 13/02/2017

Par David Bouhy

On dit que la mort frappe aveuglément. Elle n’est pas sourde pour autant.

Cela arrive parfois. Mais plutôt rarement en vérité.
Fantasme plus ou moins avoué de nombre d’artistes, la mort en direct reste néanmoins réservée à un club des plus select.
Indifférente aux suppliques de stars aux égos surdimensionnés, la grande faucheuse sélectionne avec parcimonie ceux dont l’apogée théâtrale se déroulera aux yeux de tous, en pleine prestation.
Et si cette mise en bière jette définitivement une lumière criarde sur certaines carrières tamisées elle met assurément en valeur la beauté d’un éternel talent.
Ainsi, quand le 03 juillet 1999, Mark Sandman et ses deux acolytes montent sur scène, lors d’un festival à Rome, ils sont loin d’imaginer que Morphine s’apprête à égrainer ses dernières notes.
Le sourire franc, malgré une douleur persistante dans le bras gauche, le leader entame les premières mesures.
Quelques instants plus tard, il tire sa révérence.

2017. Le regard fixé sur un vieux téléviseur cathodique, le regard de Dana Colley, saxophoniste de Morphine se fige dans le passé.
Un plan séquence du groupe, capté à la sauvette, montre le trio lors d’un concert privé.
Les silhouettes tremblotent au gré des sauts de la bande VHS capricieuse.
Soudain, la bande se chiffonne, s’emmêle dans les rouages du lecteur cassette.
Le son se débat mollement, de larges bandes noires viennent dévorer la lucarne et emportent dans une vague les images, les souvenirs lointains.
Pourtant, à ses tempes, résonne toujours la même mélodie. Nostalgique et belle.
Dans l’obscurité de la pièce, il sent une présence. Perceptible comme un souffle, palpable comme la matière.
Ronde, chaleureuse. Bienveillante et réconfortante.
Il soupire.
Ellipse temporelle.
Le voici replongé dans cette maudite journée, gravée à jamais.
Deux cordes qui rebondissent et se figent dans le temps.

En fermant les yeux, il LA revoit, descendant de son nuage de feu, étendant ses ailes sur les ombres de la cité antique. 
Noire, elle se dirige lentement mais avec assurance.
Se faufile parmi les festivaliers pour se rendre vers la scène finale.
Dans la chaleur de cette fin de journée, la Mort sourit. Bercée par les effluves de Morphine, son esprit se distille dans l’éther.
Elle écoute attentivement le saxo baryton qui se débat, tourbillonnement frénétique et suave qui se fond dans l’air chaud.
Elle s’attarde sur la voix, et plonge dans le regard de Mark.
Puis elle se saisit de son cœur, l’empoigne violemment, serrant son étreinte jusqu’à extraire le dernier souffle.

Se moquant de la stupeur qu’elle peut lire sur les visages alentours, narguant l’incompréhension qui s’affiche sur les visages médusés, elle emporte sa proie, vers un horizon connu d’elle seule.

Tous s’affairent autour du corps que la vie abandonne.
Incrédules, les premiers secours s’avouent impuissants.
Le vent emporte son dernier chant.
 Rideau.

Dana passe la main sur ses yeux. Ses mains tremblent. Dans la cuisine, il perçoit les bruits de son existence actuelle. Réconfortant ballet de sons familiers qui bercent le quotidien.
Il se lève, se saisit de la cassette endommagée, hésite un moment, puis la replace telle quelle dans son boitier, incapable de s’en débarrasser.
Il la range avec précaution et s’en retourne au moment présent.

Ici bas, le monde intangible continue sa ronde.
Au firmament, les étoiles s’alignent en cascades et meurent de concert, offrant des décennies durant, leur lumière dorée.

Comme un remède à la souffrance.

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