À deux doigts du succès: Nancy Spungen

// 04/09/2016

Par David Bouhy

Depuis deux années, À deux doigts du succès s’attèle à souligner l’insensibilité de la chance face à certains talents retors, passe en revue quelques gloires avortées, et dresse le parcours de personnalités fortes s’étant obstinément protégées du star système.

Deux doigts dressés de manière iconoclaste vers le ciel, avec toute l’irrévérence nécessaire envers le succès.
Car comme l’écrivait le génialement méconnu Emanuel Carnevali : « Combien peu vaut la célébrité, face à la beauté ».

Un imperceptible parfum de scandale flotte dans l’air. Comme une brise boréale qui balaierait le firmament.
Ces ondes spectrales ondulent sur un tempo lancinant, au rythme d’un chant lointain. Céleste oraison funèbre.
Le corps sans vie d’une jeune femme gît sur le carrelage de la salle de bain, flottant sur une mer visqueuse et opaque aux relents de fer rouillé.
Le sang qui macule ce triste décorum imbibe la lingerie dont elle était parée pour ses derniers instants.
Des inspecteurs s’activent tout autour d’elle, prélevant ci et là quelques indices probables.
Certains l’ont reconnue, l’ayant vue dans les journaux, à la télévision.
Ses cheveux d’un blond maladif sont à présent teintés de nuances roses macabres. D’épaisses mèches collent au visage où on ne lit pas la peur, malgré l’horreur de ce qui a dû se produire. La défunte semble endormie profondément. Anesthésiée par sa dernière injection, elle aura échappé à la souffrance, alors qu’une lame de couteau perçait son abdomen dans un silence irréel.

Dans la pièce d’à côté, d’autres inspecteurs interrogent sans relâche le jeune amant.
L’esprit de celui-ci ressemble à des persiennes. De violents pans de lumière s’engouffrent entre les lattes et vrillent sa conscience, brûlent son âme, écorchent sa mémoire.
Des flashes indistincts. Un puzzle éclaté dont la plupart des pièces viennent à manquer.
Son débit est lent et visqueux. Les mots s’enlisent en bordures de lèvres et se meurent avant d’avoir pu éclore. Puis se mélangent à d’autres mots, d’autres pensées, se perdant dans le brouillard de son cerveau opiacé.
La peur lui vrille les viscères et tel un océan en furie, son estomac balaie la bile de haut en bas, le long d’un œsophage particulièrement esquinté.
Il se regarde un instant dans le grand miroir en face de lui, et se demande pourquoi celui-ci lui refuse de renvoyer son image. En lieu et place, un pantin avachi aux cheveux hirsutes, le regard vide accentué par des orbites sombres et creusées au scalpel, le scrute sans vraiment le voir.
La seule pensée cohérente à laquelle il s’attache désespérément est qu’il ne l’a pas tuée.
Ou peut-être que si ?

Dehors, les flashes crépitent et se reflètent dans le regard des badauds comme une myriade d’étoiles accompagnant le corps sans vie de Nancy Spungen.
Le visage recouvert d’un drap à peine plus blanc que la couleur de son épiderme voici quelques heures à peine, quand elle riait encore aux blagues débiles de Sid et que l’héroïne baignait son sang.
Une sortie de scène Shakespearienne , tragique et monumentale, mais tellement prévisible pour n’importe quel apprentie Sybille.
La fin, depuis longtemps écrite, attendait patiemment son dernier retournement.
Car shooté jusqu’à la moelle, le couple, qui depuis quelques temps menait une existence minable aux frais de la princesse, entretenait ce que Sid Vicious avait toujours pris soin de cultiver ; à savoir les emmerdes.



Une poignée d’heures avant le drame, le couple cherche encore et toujours désespérément un dealer de raccord pour subvenir à une consommation devenue gargantuesque.
Mais en route vers l’overdose, Nancy descendra une station avant Sid.
Dans les boyaux sordides de la came, seul celui-ci atteindra le terminus, le 09 février suivant.
Nancy, l’estomac transpercé, s’endormira aux côté de son Sid, le 12 octobre 1978, ignorant tous deux ce qui vient de se produire.

Accrochés à leurs sacs de papier contenant leur dope, Sid et Nancy regardaient-t-il encore au-delà du vide sidéral qui s’offrait à eux ? Et qu’y voyaient-ils, sinon la mort ?
Imminente et implacable. Épaisse tenture qui leur promettait de les enlacer dans son froid linceul d’éternel.

Promesse de pire au delà du meilleur, leur communion ne pouvait s’achever que sur un autel digne de leur romance.

Chelsea Hotel, chambre sang.

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