À deux doigts du succès: Scott Fagan

// 22/03/2017

Par David Bouhy

Assis au bout de la jetée, le vieil homme regarde l’immensité de l’océan.
Grand espace sans limite qui lui rappelle son anonymat.
Perdues au-delà de l’horizon Atlantique, les Îles Vierges de son enfance font écho à sa mémoire diluée.
Juste assez floue pour ne pas nourrir de regrets inutiles.
De temps en temps, il se retourne et regarde à l’extrémité du ponton si la silhouette de son fils ne se dessine pas.
Il sourit. Il est en avance. Mais à septante ans, il n’y a plus ni retard, ni avance. Juste le temps qui prend son temps pour venir vous titiller.
Scott Fagan hume l’air empli d’embruns.


C’est une belle journée pour se remémorer. Apprécier chaque parcelle de bonheur qu’il lui a été donné de vivre. Et qu’importe s’il fait partie de ses innombrables oubliés de l’industrie musicale. Les plus précieux succès ne se comptent pas en disques d’or.
Il brosse machinalement les poils de sa longue barbe blanche en repensant à ce jour où l’artiste Jasper Johns l’a contacté pour le remercier d’avoir été source d’inspiration.
De sa surprise en découvrant une œuvre majeure au célèbre Moma, là où il s’attendait à contempler quelques ridicules artefacts dans une modeste galerie pseudo branchée.
Son amusement en songeant que tout cela était le fruit du hasard qui avait placé l’un de ses disques dans la benne à ordure que le disciple du Pop Art fouillait un beau matin.
De son étonnement à l’idée d’être sorti de la naphtaline après quarante cinq années.
Bien que conscient de l’immortalité de ses chansons, il ne s’attendait certainement pas à les voir exhumées. Encore moins à les voir rééditées.
Mais en jetant une lumière nouvelle sur son travail, le plasticien avait par la même occasion attiré l’attention de mélomanes férus de trésors enfouis.


Ces mélodies subtiles écrites dans l’ombre, alors qu’âgé de vingt et un an, il découvrait le métier de la plus belle façon, au contact de son mentor, Doc Pomus.
Un enseignement riche de découvertes, dont la glorieuse incertitude du Box Office n’était pas la seule inconnue d’une équation maligne.
Scott rehausse ses lunettes de soleil en contemplant les reflets à la surface de l’amer.
Jamais ces leurres ne l’ont ébloui.
Son coeur bat la mesure d’une vie bien remplie. Simple et ordonnée.
Loin du strass et des paillettes.
Sur le premier de ses deux albums, "The carnival is ended" était un titre écrit des confetti plein la tête. Comme une pluie mélancoliquement colorée.
Nombreux sont ceux qui à sa place seraient aigris mais le vieil homme a depuis longtemps cultivé la sagesse. Sans doute encore un héritage de ses années à l’ombre du Brill Building de New York, où il débarqua avec onze cents en poche.

Sur la ligne horizontale scindant le ciel et la terre, il aperçoit la forme d’un bateau qui se découpe.
Un de ces navires comme celui qui l’amena ici, jeune enfant, dans ce pays immense et inconnu.
Ce bateau, il s’en souvient, portait un nom d’augure sarcastique.
Il s’appelait « The Success ».

RETOUR

ARCHIVES

Avec le soutien de
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles service des musiques non classiques
Top