Cuculte-La-Praline #03

// 22/04/2015

Par Serge Coosemans

Si dans la longue histoire du rock belge, il existe quelques cultes bien répertoriés (Jacques Duvall, Les Tueurs de la Lune de Miel, La Muerte, Channel Zero, Neon Judgement..), il y en a d'autres qui sont un peu oubliés, un peu davantage pris pour des reliques d'un temps passé, alors qu'ils méritent pourtant autant une passion actuelle toujours fiévreuse qu'une réhabilitation massive. Voici cinq exemples de cultes pas cuculs à cultiver...

3/ à;Grumh : Mix Yourself/No Way Out (1985)

Arachnophobia

Il y a quelques années, j'ai longuement interviewé à;Grumh et c'était tellement bien que j'aurais du tirer de cette rencontre l'un des meilleurs papiers de ma vie. La poisse en a décidé autrement : lors d'un déménagement chaotique, j'ai perdu la bande et, peu après, l'ordinateur sur lequel j'avais commencé à écrire le texte a crashé. C'était un entretien assez définitif, durant lequel nous n'avions pas parlé que du groupe et de sa musique mais surtout de la nécessité de laisser les choses derrière soi, sans se retourner. Philippe Genion, jadis leader d'à;Grumh, était à l'époque artificier, oenologue, critique gastronomique et préparait déjà ce fameux bouquin sur les barakis et le vocabulaire usuel belge dont il allait plus tard vendre plus de 25.000 exemplaires. Genion enregistrait encore de temps à autre quelques morceaux d'ambient et d'indus, parlait volontiers du groupe et de ses frasques d'antan, mais n'envisageait toutefois pas une seule seconde un come-back ou des concerts-anniversaires, sinon dans un cadre restreint, presque anonyme. Refaire ce qu'il avait fait jeune n'avait pour lui aucun sens, disait-il, et il le disait bien, de façon émouvante et exemplaire. Depuis, à;Grumh est remonté sur scène, notamment au Coliseum de Charleroi le 14 novembre 2014, mais cela n'enlève pas grand-chose à son discours sur la nécessité de refuser la nostalgie, d'avancer, de fermer les portes derrière soi.

J'étais à cette époque embourbé dans une rupture difficile, en plein burn-out, mon passé et mon confort partaient en lambeaux. Toute cette discussion sur la résilience m'a fait un bien fou et je continue parfois à penser qu'il était écrit que je devais tirer une leçon de vie de ma rencontre avec à;Grumh. Un détail bizarre me semble confirmer cela. Je suis arachnophobe et je m'étais mis dans le crâne, vu la réputation sulfureuse de ces mecs, qu'ils étaient bien du genre à avoir chez eux un vivarium plein de mygales. Sur le trajet, c'est devenu une obsession, une vraie crainte, puis, je n'ai y plus pensé du tout, vu qu'il n'y avait en fait aucun vivarium dans la maison de Genion. On a fait l'interview au jardin, en buvant du vin bio, et juste à la fin, alors que je rangeais mes notes et mon enregistreur, une grosse araignée de ville est descendue du toit de la pergola le long de son fil, pile-poil juste au-dessus de la dernière bouteille que l'on venait de vider, pile-poil entre nous. Je ne l'ai pas trouvée repoussante, à vrai dire même assez jolie. Elle m'a surtout semblé être envoyée par le cosmos, qui avait donc quelque-chose à me confirmer.

Kidnapping

Durant cette interview, Philippe Genion et son comparse m'ont raconté de véritables dingueries. J'avais débarqué à Charleroi sous un ciel de plomb et il paraît que c'est cette chaleur qui a fait qu'ils ne m'ont pas enlevé. Ils avaient en effet joué avec l'idée de me choper à la gare, me foutre un sac sur la tête, me caler dans le coffre de la bagnole et m'emmener dans une cave où me faire croire que je venais d'être enlevé par des maffieux de Charleroi qui se seraient trompés de cible. Ils se sont dégonflés au dernier moment, m'ont-ils dit, parce qu'il faisait ce jour là trop chaud pour ce genre de connerie. Durant les années 80, ils ont joué un tour similaire à un journaliste du New Musical Express. Ils l'ont traîné dans l'un des bistrots les plus pourris de Charleroi, ont commencé à faire mine de se disputer durant l'interview et puis, ont carrément fait semblant de s'entre-tuer devant le scribouillard ébahi puis carrément paniqué ; vu que le groupe avait pensé à apporter sous ses vêtements des poches de faux sang à faire couler. Genion a insisté je ne sais combien de fois que c'était là l'essence même d'à;Grumh. Une grosse blague bizarre. Qui aurait échappé à pas mal de monde.

Durant ses années d'existence, de 1985-1986 à 1991, le groupe n'est en effet pas vraiment réputé marrant, du moins par ceux qui n'en connaissent que l'image publique. Si dans l'Electronic Body Music, Front 242 passa pour des fascistes et The Neon Judgement pour des junkies obsédés sexuels, à;Grumh se coltina plutôt une image de dangereux pervers dépravés, rednecks peut-être satanistes, en tous cas sectaires. Le groupe passait pour nettement plus fou et un peu plus dangereux que les autres, mené par un Philippe Genion qui tout gentil gay puisse-t-il être dans la vie quotidienne a évidemment quelque peu abusé d'une image outrancière pédé/cuir/S&M/dirty, comme cela se faisait en fait assez couramment à l'époque.

Jesus Jumps Across The Water

A;Grumh n'a pas tenu que du petit culte underground provincial. C'est un groupe qui a beaucoup tourné (Europe, USA, Canada...) et a sorti pas mal de disques, certains aujourd'hui très difficiles à dégotter. C'est parfois assez mauvais, parfois plutôt bon. Eux aussi partis d'ambiances industrielles et de beats martiaux, des groupes comme Front 242 et The Neon Judgement ont fini par atteindre une certaine souplesse dans leurs compositions, sonner sexy et toucher un public plus large, notamment de clubbeurs. Ce n'est pas le cas d'A;grumh, toujours resté dans sa niche plutôt darkwave, et qui, au mieux, se rapproche de Throbbing Gristle, Coil et DAF, au pire, sonne comme une parodie de méchante electro par Frédéric Jannin et les Snuls, comme sur ce morceau (Sucking Energy selon Deezer, mais c'est une erreur) où des phrases de la vie quotidienne sont dites avec un accent wallon prononcé sur un beat electro pas très compliqué mais bien tapageur.

Mix Yourself/No Way Out est sans doute ce que le groupe a sorti de mieux. A l'origine, il s'agit de deux EP's séparés repris plus tard sur un seul CD. Le culte qui l'entoure est du à la difficulté de le trouver mais aussi au fait qu'il contient, en différentes versions, ce qu'à;Grumh a sorti de plus proche d'un tube : le très long Jesus Jumps Across The Water, This is a New Fashion, qui donne un peu l'impression de voir jammer ensemble les Virgin Prunes, The Neon Judgement et Fad Gadget. Et ça, comme on disait à l'époque : « c'est pas de la couille, c'est de la new-wave ». De la toute bonne, même.

Serge Coosemans

Mix Yourself/No Way Out sur Deezer (les titres ne correspondent pas mais soit) : http://www.deezer.com/artist/260867

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