Dig Deeper #01 : Psychédélisme à la turque

// 04/03/2016

Par Kaboom!

DIG...

La compile du mois a pour titre Turkish Freakout - Psych-Folk Singles 1969-1980. Elle est sortie en 2010 chez Bouzouki Joe Records.

LE PITCH ?
Bouzouki Joe est un DJ anglais obsédé par la rencontre, dans la Turquie des années 1970, entre la musique anatolienne et le psychédélisme anglo-saxon. Collectionneur au goût très sûr, Bouzouki Joe sort en 2010 une sélection de 45 tours millésimés témoignant des noces envapées et inflammables du saz et de la fuzz.

BONNE PIOCHE ?
Et comment! L’Ottoman n'étant pas précisément un timoré, quand il s'adonne au psychédélisme ce n'est pas à reculons. Il a la main lourde. Le son bave et grésille comme une brochette bien grasse sur un grill bien chaud. Breaks et basses massent et tabassent. Les constructions complexes, parfois déconcertantes, témoignent en outre de tentations prog que canalise efficacement le format 45t.
Par-dessus le bazar, pas mal d'éléments de la tradition musicale qui donne son assise à cette musique - les mélopées en spirale, le son acide des clarinettes, les solos insistants et sinueux - ont déjà quelque chose de puissamment psychotrope. Le tout virevolte et titube comme un derviche bourré, grise et brûle comme un raki de contrebande. De toutes les scènes exotiques et improbables sauvées de l'oubli ces vingt dernières années, le psychédélisme turc est peut-être même, avec le jazz éthiopien, la plus remarquable et la plus riche. Ils sont fous, ces Turcs, et ils sont forts.


LA PÉPITE
Turkish Freakout sera pour beaucoup d'entre nous l'occasion de faire connaissance avec les sultans du genre, les Cem Karaca, les Arif Sağ et autres Barış Manço. Et d’accéder par une porte dérobée à leurs palais de carton et de vinyle. Une aristocratie dépenaillée où figure en bonne place Erkin Koray, qui serait le premier, dit-on, à avoir pris la tradition anatolienne sur un ampli pour lui faire des bâtards électriques. D'où ce surnom un peu ballot de "Jimi Hendrix turc". Pour notre part, tout en succombant à "Estarabim", déjante alcoolisée de fin de noces et énorme tube de 1975, d'autres sobriquets concons nous viennent à l'esprit. "Zorba le Grec sous acide" nous plaît assez.



LE PETIT PLUS
Dans l'univers des compiles psyché un peu louches, c'est un must. Le livret reproduit fidèlement le visuel original des 18 singles sélectionnés. C'est un must et c'est une joie. Déjà, les graphistes stambouliotes n'ont de leçon à recevoir de personne en matière de géométrie lysergique, de polices alambiquées, de clashes chromatiques qui font pleurer les yeux. Mais il y a aussi la langue turque, son orthographe revêche quı ne met pas les poınts sur tous les ı, ses cédilles comme des poignards, ses rudes graphies hérissées d'appendices cabalistiques. Et si l'on fait défiler sous ces visuels déjà bien chargés un trombinoscope vintage qui alterne les fausses blondes lascives et sévères et les moustachus arborant ténébreusement leurs chemises à gros pois, on comprend à quel point, pour l'esthète déviant, cette galerie est un régal.


… DEEPER


On sent dans la petite communauté des compilateurs/collectionneurs de rock turc une saine émulation, une vraie culture de la trouvaille, une envie et un besoin d'épater les copains. Ce qui explique qu'en s'enfilant les nombreuses compiles consacrées à la Turquie psychédélique, on tombe souvent sur les mêmes noms, jamais sur les mêmes titres. Enfin, façon de parler : l'anadolu-pop, le genre qui domina l'âge d'or des années 1970, consistant précisément dans la reprise du répertoire traditionnel à la mode occidentale, certains textes, certaines mélodies reviennent sans cesse. Mais interprétés de toutes sortes de façons par toutes sortes d'artistes. Bref, il y a de quoi faire. Inventaire non exhaustif.

Hava Narghile - Turkish Rock Music, 1966 to 1975 (Bacchus Archives 2001)
On en connaît qui achèteront cette compile les yeux fermés (ou entrouverts lubriquement) sur la seule foi de son livret libidineux, plein de femmes toute nues avec des floches collées sur les tétons. Hélas, avant tout consacrée au rock garage 60s, Hava Narghile ne tient pas ses promesses de Nuggets à la turque. La faute à une sélection un peu terne et à un mastering indigent. Ca pleure, ça souffle et ça hoquette plus que de raison, certains titres enregistrés du mauvais côté de la porte de garage, d'autres plus griffés, plus gondolés que les banquettes en skaï d'un dolmuş en fin de carrière.



Love, Peace & Poetry - Vol.9 : Turkish Psychedelic Music (Q.D.K. Media 2003)
Cette chouette collection allemande documentant les psychédélismes du monde entier s'est elle aussi penchée sur la scène turque. Moins obsédée par "le rock", faisant la part belle aux deep cuts et aux faces B, s'autorisant des échappées vers le folk (Selda), le jazz (Özdemir Erdoğan) ou la pop sophistiquée (Bülent Ortaçgil), la sélection s'avère des plus éclectiques mais pas des moins cohérentes. Elle se distingue même par son joli flow. Comme s'il ne s'agissait pas tant, au fond, de documenter une scène bien précise que d'illustrer, en puisant librement dans la riche production turque des années 1970, une vision toute personnelle du psychédélisme.



Turkish Freakout 2 - Psych-Folk Singles 1970-1978 (Bouzouki Joe 2011)
Le deuxième volume de la série, plus féminin et synthétique. Au programme : Moog à gogo et danse du ventre! Un poil plus inégal, peut-être, mais toujours chaudement recommandé. Ne fût-ce que pour l'incroyable combi tricotée d'Afet Serenay. Ou l'énorme break de batterie qui ouvre "Mozart", instrumental hendrixien de Barış Manço, dont on ne résiste pas à préciser, au passage, qu'il a fréquenté dans les années 1960 l'Académie des Beaux-Arts de notre bonne ville de Liège. Ben oui.



Istanbul 70 - Psych, Disco, Folk Classics (Nublu 2011)
Concoctée dans les milieux cosmopolites branchouilles new-yorkais (Nublu est un club de jazz de l'East Village), cette dernière compile n'est pas la moindre. Ne pas se fier au contenant, un digipack stylé aussi sobre et chiche en informations que le contenu s'avère exubérant et riche en sensations. Ça démarre fort avec les incroyables synthés arabisants d'un Cem Karaca en grande forme groovy. Puis, de Derdiyoklar, duo saz et tambour, présenté dans les notes de pochette comme (ça vaut ce que ça vaut) le White Stripes des mariages turcs, à la star du ciné Nazan Şoray, auquel l'incontournable Barış Manço offre ici l'électrisant "Hal Hal", le reste est à l'avenant : intrépide, foutraque, spectaculaire. Perso, on a un faible pour Esmeray, improbable black turque dont le "Ayrilik Olsa Bile", une sorte de "Mamy Blue" à la sauce western-kebab, a beaucoup tourné à la maison. De même que pour le jazz-rock atmosphérique hyper-évocateur de Moğollar, a.k.a. "le Pink Floyd turc". C'est aussi la seule compile à faire une petite place à la musique dite arabesque, d'inspiration moyen-orientale et d'humeur contestataire, prisée dans les bidonvilles et censurée par le pouvoir. Puis à nous rappeler, en fin de parcours, que la vague disco frappa aussi de plein fouet les rives du Bosphore. A l'image de son sujet, Istanbul 70 est une pochette-surprise pleine à craquer.



Fou de musique depuis ma plus tendre adolescence, dingue de sons quels qu'ils soient, j'ai signé entre 2006 et 2009 un paquet de chroniques musicales pour le website culturel K-Web.be. Spécialiste de rien mais curieux de tout, je vous propose avec "Dig Deeper" une plongée mensuelle dans l'univers fascinant des compilations musicales.

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