Dig Deeper #04 : Not For Sale

// 11/08/2016

Par Kaboom!

Vous, je sais pas. Mais moi, petit garçon, quand je gambadais au pays des songes, j'étais parfois pris d'une drôle de sensation...

Instant de flottement où, sans cesser de rêver, je prenais conscience que je rêvais. Et décidais, tant qu'à faire, de rafler tout ce que je pouvais. De rapatrier, par exemple, de pleines poignées de bonbons dans la vraie vie. En les planquant, malin, du moins le croyais-je, sous mon coussin. On imagine la tête lorsque, parfaitement réveillé mais encore plein d'espoir, je glissais un regard avide sous l'oreiller. Caramba(r), encore raté !

Plus tard, à mesure que la musique devenait une obsession, ce rêve aussi frustrant que récurrent revint me hanter sous une forme nouvelle. Je rôdais cette fois chez des disquaires pittoresques, boutiques sombres et poussiéreuses, dédales pleins d'étagères, à mi-chemin de l'antre pop de High Fidelity et de l'échoppe chinoise dans Gremlins. Et là, dans une annexe ou sous des combles, mes sens soudain en alerte, happés par une pochette magnétique, incroyable, je débusquais la merveille improbable, le chef-d'œuvre occulte, le coup de génie ignoré de mes coreligionnaires les plus zélés. Au petit matin, hélas, l'objet de ma convoitise manquait de nouveau à l'appel, son souvenir se dissolvait aussi sûrement que la mousse sur la bière ou le beurre dans la poêle.

Ce rêve, certains se lèvent tôt, fouinent loin, ratissent large pour le concrétiser. Car, constat réconfortant, des disques rares, voire inconnus, il en reste plein la nature. Faut juste les trouver. C'est comme une chasse aux œufs. Niveau de difficulté : hardcore.

Fin 2013, un art-book fort désirable - « Enjoy the Experience : Homemade Records 1958-1992 » - en apportait la preuve par l'image. Ses 512 pages, blindées de visuels croquignolets, rendaient hommage aux pressages privés, « private press » en VO ricaine. Autrement dit, des vinyles fabriqués sur fonds propres et n'ayant jamais fait l'objet d'une commercialisation digne de ce nom.

Au moment d'accompagner cette somme d'une double compile éponyme, Sinecure Books - éditeur de beaux livres pop proche des excellents labels « Stones Throw et Now-Again » - a eu la riche idée de mettre à contribution la crème des collectionneurs de ces 33 tours confidentiels, passagers clandestins de l'industrie du disque. Ecumeurs de braderies, videurs avides de greniers, tauliers de bourses, de blogs et de forums spécialisés, cette fine équipe a le chic pour dégoter la perle rare. Quitte à forcer l'huître avec un cric. Alignant, comme autant de pépites arrachées à la vase du temps, 24 trouvailles presque trop belles pour être vraies, « Enjoy-the-Experience-le-disque » est en quelque sorte le tableau de chasse, la salle des trophées, le saint des saints d'une secte inoffensive.

Private press...
On connaissait un peu l'expression grâce à DJ Shadow, qui en avait fait le titre de son troisième album - « The Private Press », donc. Mais on était loin de soupçonner l'étendue et la profondeur du phénomène. Grand amateur de ces productions obscures, le platiniste californien, dans sa fringale de samples, n'hésite d'ailleurs pas à puiser dans le vivier. Un des tout bons titres de la compile, le « Snap » du bigrement (et bigleusement) funky Cleo McNett, a par exemple un petit air de déjà-entendu. Normal : il fournissait sur le classique « Endtroducing... » la base G-funk d'un interlude lascif et sarcastique. (Q : « Why Hip-Hop Sucks in ’96? », A : « Money! »)




Si le bouquin couvre cinq décennies, le propos de la compile est, lui, beaucoup plus resserré. Son cœur bat résolument dans les 70’s.
Capable du pire comme du meilleur, cette décennie marque l'apogée de l'album enregistré et gravé dans le seul but d'aller rejoindre, au fond d'une armoire, les diapos de vacances et les bricolages du gamin. Les genres alors en vogue se taillent, c'est logique, la part du lion : soul exubérante, jazz climatique et funk flûté, garage gorgé d’orgues gras, muzak déviante et tâtonnements synthétiques, voix moustachues (Dennis the Fox et son album « Mother Trucker » !) et usage immodéré des joujoux analogiques (le funk lost in space des Invaders, plus saturé d'écho que de rhum un baba).
Le panorama est vaste et donne un peu le tournis.

A l'instar des meilleurs archéologues, les curateurs d’« Enjoy the Experience » ont la veine insolente et l'érudition amusante. Leurs notes de pochette, du coup, sont un régal. Ils s'y épanchent en long, en large et en travers sur l'histoire souvent rocambolesque de ces artefacts domestiques. Qui ont, on le devine, suivi des voies bien tortueuses avant d'aboutir, comme une vulgaire daube commerciale, dans les bacs au rebut. Subjective et parfaitement informée, chaque notule se lit comme une nouvelle minuscule et fascinante, allégorie documentée sur le pouvoir de la musique, cette sirène, cette garce.

En parcourant ce beau livret, on comprend peu à peu que ce qui a plombé ces morceaux sur le plan commercial, c'est précisément ce qui les rend aujourd'hui si spéciaux, si précieux : le fait que de vraies gens y donnent libre cours à leurs fantasmes. Epargnés par les imprésarios vénaux et les diktats butés du marketing, trop singuliers pour passer au travers du crible de l'industrie, des couples baba cool, des alcooliques lambda, un vendeur de livres anciens, un pilote de stock-car à temps partiel, un maçon permanenté et le président de la chambre de commerce de Grass Valley (Californie) se livrent ici sans fard, sans filtre, sans filet. Real people, real feelings. Zéro chiqué.

Open mic virtuel et permanent, podium global aux néons allumés 24 heures sur 24, Internet a tué cette scène de l'ombre. On imagine mal, aujourd'hui, un pianiste et son pote batteur casser le cochon pour coucher sur vinyle un medley d'Elton John. Le karaoké et YouTube sont passés par là, qui permettent de solder à moindres frais ces fantasmes saugrenus. Quel contraste avec jadis ! Certains étaient prêts à aller très loin pour tenir dans leurs mains un disque à leur nom, une pochette avec leur tronche. Des studios s'étaient même fait une spécialité d'accueillir ces gogos à bras ouverts, de se plier en quatre pour donner chair à leurs ambitions musicales. Tant qu'il restait, du moins, des feuillets à leur chéquier. Mais sans forcément saloper la besogne : le résultat, ici, est rarement ridicule.

Ces sessions rescapées révèlent en effet, pour la plupart, un souci du travail bien fait, un fignolage authentique et une éthique d'artisan qui ont étonnamment bien résisté à la sape des années. « Homemade records », est-il écrit sous le titre, et non « homemade recordings ». La nuance est de taille. Le but n'est pas tant de se soulager dans son coin que de se hisser quelques minutes et quelques centimètres au-dessus du quotidien. Il s'agit moins de crever l'abcès que de crever l'écran. Même les moins en fonds, ceux qui n'ont pu avoir accès à un environnement professionnel, parviennent à faire sonner leur garage, leur salon, la cave de chez papa-maman ou l'entrepôt Tupperware dont un pote leur a filé les clés. Les amateurs de curiosités cracra, de bricolages miteux, de bandes oubliées quarante ans sous un évier qui fuit ne trouveront pas ici grand-chose à se mettre sous la dent.

A leur modeste niveau, certains de ces disques ont même un petit goût de triomphe. On pense aux binocles radieuses des sœurs Emata, aux minois épanouis de ces Shaggs américano-philippines, asiatico-synthétiques sur la pochette de « The Winners! ». Un split-album, une face chacune, que leur papa leur offrit pour célébrer leurs deux victoires consécutives - Myrra en 72, Sherry l'année suivante - au fameux (je blague) Yamaha Electone E-5 Organ Contest. La smala s'employa par la suite à monnayer cette double médaille en chocolat, vivant des années durant de leçons de musique et de galas réguliers au sein de leur diaspora.

Inutile toutefois de se mentir. Dans leur grande majorité, ces disques sentent plutôt la lose et l'amertume, le vice caché, l'espoir douché, la case en moins. Les voies de l'insuccès n'ont d'ailleurs rien d'impénétrable. Elles tiennent en général à un mélange - les proportions varient, les ingrédients jamais - de poisse et d'excentricité. Excentricité est à prendre, ici, dans les deux sens du terme. Eloignement des centres géographiques, d'abord : comment percer quand on pratique la variété new age à Honolulu ou le funk dans les Bermudes ?


Rupture, ensuite et surtout, avec la norme morale, sociale ou esthétique. Pour qui veut vendre de la musique - l'étiqueter, l'empaqueter, l'écouler -, les artistes ici repêchés sont pour la plupart de parfaites aberrations. Pourquoi diable s'embarrasser des fantasmes pédophiles qui affleurent à la surface de l'electro-funk moite (devenu culte) de Gary Wilson ? Que penser d'un chanteur nécrophile pratiquant l'acharnement thérapeutique sur des genres cliniquement morts depuis vingt ans - Gary Schneider et ses tentatives absurdes de réanimer l'exotica à coups de vocoder ?

Le cas d'école, dans le genre, c'est Ray Torske, trompettiste génial et chrétien cinglé qui, sur son formidable « 666 », affuble de stetsons les quatre chevaliers de l'Apocalypse. S'entendre prêcher l'arrivée imminente de l'Antéchrist sur une country-pop enlevée digne du meilleur Lee Hazlewood, ça donnerait presque envie de pousser la porte d'une église texane...

Et puis la poisse. Fille, bien souvent, de la crédulité. Des étoiles factices plein les yeux, ces quidams sont, pour les vautours qui s'agitent aux confins du showbiz, des proies juteuses et faciles. De la cabine de douche au miroir aux alouettes, il n'y a qu'un pas, et le sol est savonneux. Les histoires les plus incroyables, les plus poignantes aussi, mettent en scène de pauvres types, pas forcément dénués de talent, harponnés par de prétendus producteurs et de vrais-faux labels aux méthodes aussi élaborées que crapuleuses.

Entre autres anecdotes à chialer, l'histoire la plus déchirante est celle de l'album « Begin to Feel » de Russ Saul. En réalité, Russ Saul n'a jamais existé et son disque, d'une certaine manière, n'a jamais été enregistré. « Begin to Feel » n'existe que dans le cadre d'une entourloupe, d'un montage financier qui, en 1976, nécessitait de faire du stock, de remplir des entrepôts. De faire comme si on avait quelque chose à vendre. Alors que non. Sur ce vinyle fantôme, la belle voix grave, les chansons mélancoliques sont celles d'un anonyme, petit Elvis intraçable, dont la démo a été :
1° tirée au sort par une main coupable ; 
2° rebaptisée vite fait bien fait, comme on maquille une caisse volée ; 
3° gravée sans qu'il le sache à des centaines d'exemplaires ; 
4° livrée, dans l'attente d'un hypothétique contrôle fiscal, aux araignées et aux ténèbres d'un hangar fermé à double tour.
Le crime parfait.

D'autres sont carrément nés une ou deux générations trop tôt. Chercheurs solitaires, ils annoncent le triomphe du bidouillage autodidacte. C'est le génie de ces artistes que d'avoir préfiguré cette tendance majeure du paysage musical actuel à une époque où il n'y avait guère de débouchés pour les objets musicaux non identifiés. D'avoir imaginé ces boutures inouïes comme on répond à une vocation, par fidélité romantique à leur vision, pour la simple et pure beauté du geste.
Le prototype le plus intriguant, l'un des plus envoûtants aussi, est à mettre au compte de Médico Doktor Vibes, un Guyanais de LA, ancien soldat, qui inventait, dès 1979, en tripotant dans son garage Telecaster et Mini-Korg, une techno lo-fi et intimiste qu'on qualifierait (peut-être) aujourd'hui de chillwave.

« Enjoy the Experience » n'a donc rien d'un freakshow. Il s'agirait plutôt d'un joli cabinet d'incongruités. D'un recueil de frasques inspirées, d'incartades élégantes, de fulgurances un peu maboules. Le fil rouge, ici, c'est la candeur, l'ingénuité. L'innocence. Qui est le contraire du cynisme et l'autre nom de la foi. Une foi revigorante, absolue, inébranlable en la musique. Pour l'exprimer, sur le final « Ah, Music », point d'orgue parfait d'un tracklisting sans faute, un crooner au pseudo idéal, Vinny Roma, se contente, sur une sérénade voilée, de pousser de gros soupirs d'aise. De gros soupirs d'aise bouleversants.
« Aaah, music! / There's nothing, nothing so sweet... / Aaah, music! ».

C'est tellement bon, tellement beau, tellement cash. Le cynisme a trouvé son antidote. Ce disque, on l'avoue, c'est en se frottant les mains avec malice, le sourire en coin et l'oreille goguenarde, la vanne déjà sortie du fourreau, qu'on l'avait posé sur la platine. Mais c'est le cœur gros d'un amour infini pour la musique - Aaah, music! - qu'on le replace dans sa pochette. On ricanera un autre jour. Ou pas.


« Enjoy the Experience - Homemade Records 1958-1992 », une compile éditée par Sinecure Books et distribuée par Now-Again, 2013.

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