Dig Deeper #05 : Autobahn To Heaven

// 22/03/2016

Par Michel Heynen

La choucroute de l'an neuf nous a donné envie de replonger tête la première dans le rock expérimental allemand. Une scène passionnante qui a trouvé son petit nom, krautrock, dans la roborative platée des lendemains de la veille. Tout ce qu'il nous fallait, c'est un prétexte. Bureau B nous l'a récemment fourni, et de quelle manière. Dépositaire de plusieurs catalogues historiques du genre, ce passionnant label allemand lui consacre en effet depuis l'été dernier, sous le sobre intitulé "Kollektion", une belle série de compilations.

Was ist kraut?

Depuis son apogée seventies, le kraut ne cesse de fasciner et d'essaimer, exerçant aujourd'hui encore - et peut-être même plus que jamais, des Loved Drones à Camera ou Föllakzoid - une influence aussi large que diffuse.
Les bonnes formules ont en commun d'être à la fois simples et puissantes : celle du kraut est excellente. Elle est devenue un basique de la garde-robe musicale contemporaine. Polyvalent, indémodable, déclinable dans tous les tons et dans toutes les matières. Customisable à volonté. Soluble dans le folk (Junip) et la pop synthétique (Fujiya & Miyagi), la musique africaine (Dragon Noir) ou la chanson française (Flavien Berger, tout récemment).

Le kraut est parfois présenté comme le correspondant teuton du prog anglo-saxon. Rapprochement hâtif, parallèle paresseux. Les deux écoles nous font certes la même séduisante promesse. Voyager sans bouger. Mais là où le prog, pour toucher au but, multiplie les détours, les méandres, les volte-face et les circonvolutions, le kraut, lui, ne tourne pas autour du pot. Il fond sur sa proie sans demander son reste.

C'est une question de tempo. Quand l'un, dans sa quête – au fond très infantile – de respectabilité, incline, entre autres fioritures oiseuses, à changer de rythme comme on bat des paupières, l'autre, moins onaniste, plus intuitif, assume crânement sa nature primitive, sauvage, binaire. Part d'une boucle élastique et lancinante, s'appuie sur une pulsation métronomique. Dont les quatre temps, se répétant sans un raté, sans un hoquet, de la première à la dernière mesure, évoquent le va-et-vient régulier, infaillible, inéluctable des bielles et des pistons au cœur d'une mécanique impeccablement lubrifiée. On qualifie en général de "motorik", et c'est plutôt bien vu, ce beat robuste et immuable qui donne l'impression de filer sur une autobahn rectiligne.


Répétitif ? Et pas qu'un peu... Mais chiant, pas le moins du monde ! Car il s'en passe des choses, et de bien étranges, dans une caboche propulsée à vitesse constante d'un point A vers un point B. Le truc, celui qui fait que cette musique excite à ce point l'imaginaire, c'est qu'autour de ce rythme bégayant, de cet ostinato buté éclatent sans prévenir, puis s'épanouissent sans contrainte les événements sonores les plus variés. Geysers célestes ou bourrasques de bruit blanc, éructations chamaniques ou mélodies fantômes.
Musique barbare et raffinée, rock vandale et visionnaire, protopunk extralucide, le kraut résout comme une quadrature du cercle. Réconcilie le poète et la bête. Nourrit, poursuit les instincts les plus vils, les aspirations les plus hautes. Mouline un groove monotone et polymorphe, qui tanne autant qu'il étonne. Toujours le même, jamais pareil. Encore ici, déjà ailleurs.

La face pop du kraut

Inviter des musiciens amis à se servir dans ses vastes archives : le concept imaginé par Bureau B, qui tient à la fois du sampler, de l'anthologie et de la mixtape, est attrayant et riche de possibilités.
Le premier à s'y coller est une vieille connaissance : Tim Gane. En vieux fan hardcore de Stereolab, on applaudit des deux mains, on tape des pieds sur le plancher. Et on salue la pertinence de l’invitation. Des nombreux groupes révélant, quand ils font pipi dans le flacon, d'indéniables traces d'acide motorique, Stereolab est celui qui a du genre la vision la plus vaste, la connaissance la plus fine.

Avec "Kollektion 01: Sky Records", Gane se donne pour mission d'explorer et d'illustrer la face "pop" de Sky, petit label hambourgeois qui hébergea, de 1975 à 1988, quantité de passionnants projets kraut et assimilés. Bon, "pop", on se comprend, hein, c'est pas Annie Cordy avec un ananas sur la tête. Mais l'on se souvient avec émotion de classiques de la trempe de "French Disko", "Jenny Ondioline", "John Cage Bubblegum" ou "Metronomic Underground", qui étaient exactement cela : de la pop trempée dans la saumure, plantée de clous de girofle, dopée à la choucroute.


C'est un expert doublé d'un esthète qui se penche donc sur la question. Et exhume dans sa quête quantité de morceaux fascinants. La preuve par trois...

Moebius & Plank "Conditionierer" (1981)

Quand Dieter Moebius, bricoleur inspiré au sein de Cluster et d'Harmonia, rencontre Connie Plank, ingénieur du son dont la patte légendaire servit de boussole esthétique à la trilogie berlinoise de David Bowie et Brian Eno, cela donne un rockabilly robotique qu'une série de bruitages incongrus ne parvient jamais, c'est pourtant pas faute d'essayer, à sortir de ses rails.
Lesdits bruitages – qui évoquent par exemple le couinement de la pantoufle de gym sur le parquet de la salle de sport ou la digestion difficile d'un cochon dyspeptique – sont un authentique défi à la description.

Et c'est une constante, tout au long de cette belle sélection : on est soufflé par la capacité de ces messieurs en sous-pull acrylique à arracher à leur matos rudimentaire les sons les plus abracadabrants.
Dopée par le boom des synthétiseurs, l'innovation sonore atteint alors des sommets inégalés. Ces laborantins sont aussi des médiums en blouse blanche, des magiciens de l'analogique. Le souffle, les craquements, le pleurage - ces accidents dont se repaît la bande magnétique et qui sont l'âme même de la musique - semblent ici de microscopiques trous de ver, par lesquels percolent de façon discrète, presque subliminale les mélodies insensées, inouïes qui musardent dans les dimensions supérieures.


Michael Rother "Feuerland" (1977)


Si beaucoup de classiques kraut ont le nez dans le guidon, les plus intéressants sont ceux qui, sans cesser de tracer la route, se laissent bercer par le chant, le chuintement, le chuchotis des pneus heurtant à intervalles réguliers les joints de dilatation, les raccords entre les plaques de béton.
Le beat, alors, sans disparaître tout à fait, devient le pouls assourdi d'un motard somnambule, le ronron feutré d'un bolide alangui. La tête dodeline, la pensée papillonne. L'esprit s'éveille, s'ébroue. S'arrache à sa chrysalide corporelle pour virevolter dans les lointains intangibles qui, peu à peu, se dessinent et se dressent sur la ligne d'horizon.
Ce scénario, Michael Rother (moitié de Neu!, tiers d'Harmonia, membre original de Kraftwerk) le suit magistralement sur ce titre à la "Hallogallo", fonceur et défoncé. Qui écrase le champignon après en avoir croqué quelques-uns, de champis, et pas forcément des plus comestibles. Une rêverie ébouriffante. Un pur chef-d'œuvre motorik, mystique et vigoureux. Le pied lourd et la tête à l'envers.


Günter Schickert "In der Zeit" (1979)


Dans sa volonté de fournir le panorama le plus ample de la pop progressive made in Doïtchland, Tim Gane n'hésite pas à laisser traîner son oreille sur les bas-côtés. Aussi nous fait-il à plusieurs reprises le coup de la panne. Se range sur la bande d'arrêt d'urgence, efface d'un bond la glissière de sécurité, s'en va folâtrer dans les prés alentours. Glanant au passage l'une ou l'autre curiosité qui, si elles obligent à dépasser la définition classique du kraut, complètent joliment le portrait de cette scène disparate unifiée par un esprit commun d'expérimentation décomplexée.
Inconnu au bataillon, Günter Schickert signe ainsi avec "In der Zeit" une envoûtante ritournelle, pastorale et cosmique. La bécane posée contre un arbre ou couchée dans les foins, moteur éteint et tiède, cette musique rêve aux étoiles allongée dans l'herbe, les mains jointes sous la nuque, une graminée entre les dents. Tout nu, tout con, touchant. Les autoroutes du paradis.



Dans la même kollektion

Pour le deuxième volume de la série, Lloyd Cole (oui, oui, Lloyd Cole) rend hommage à son ami Hans-Joachim Roedelius (Cluster et Harmonia, lui aussi), vieux monsieur de 80 balais avec lequel il collaborait en 2013. Mosaïque chatoyante, "Kollektion 02: Roedelius (Electronic Music)" pioche dans neuf albums solo sortis entre 1978 et 1990, tous fraîchement réédités chez Bureau B. Soit une grosse heure d'ambient mélodique et habitée, entre l'exorcisme bouddhiste, la boîte à musique détraquée et Derrick chez Raël. Plutôt très chouette. Dans le genre.



Et la suite?
Le mois prochain, Holger Hiller, chanteur de Palais Schaumburg (un groupe phare, dadaïste et funky, de la new wave allemande), se penchera sur un éphémère projet post-punk jazzy du début des années 80 : Populäre Mechanik.
A noter aussi l'annonce, il y a quelques mois, d'un volume compilé par Richard Fearless de Death in Vegas. Evanoui, semble-t-il, des plannings de Bureau B. C'est bien dommage, nous étions alléchés.

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