Dig Deeper #06 : Rendez-vous dans l'espace

// 14/06/2016

Par Kaboom

Vous gâchez votre vie dans les embouteillages ? Vous vous morfondez dans vos 12 mètres carrés ? Vous êtes grutier, spéléologue, mineur de fond ? Fermez les yeux, respirez un bon coup. Et suivez le guide : Dig Deeper, ce mois-ci, vous donne rendez-vous très très loin et très très haut. Là-bas, dans l'espace.

Celestial Mass (Finders Keepers 2009)


En 2009, pour fêter les quarante ans de "l'invasion lunaire" (sic), Finders Keepers rebat façon grand mix les cartes de son délirant catalogue sur le thème de l'oratorio interplanétaire et de la nouba cosmique. Espagne, Italie, Pologne, Grèce ou Brésil : l'internationale psychédélique est largement mise à contribution. De même que le prog à la française : Gong, Magma, le "Popera Cosmic" arrangé par le jeune William Sheller...

Ajoutez-y une bonne dose de space-jazz, quelques délicieuses fantaisies classées Z, un doigt de disco dopée au propergol et vous commencerez à entrapercevoir les contours étonnants d'une constellation bien bien foutraque. Où, avec trois titres chacun et presque autant de pseudonymes, le binôme Horst Ackerman et Heribert Thusek (des Teutons dingos donnant dans la BO imaginaire) et le Niçois prolifique Jean-Pierre Massiera ("le Joe Meek français") brillent d'un éclat particulier.

Over the top, parfois über-kitsch, le résultat regorge d'envolées zigzagantes, de gargouillis mal identifiés et de Moog sous influence. Ce cher Sun Ra, capté live à Paris ou repris par Toolshed, apportant un supplément d'âme bienvenu à ce qui, sans lui, eut été un brol sympathique, certes, mais un brin inconsistant.




Cosmic Machine: A Voyage Through French Cosmic & Electronic Avantgarde (1970-1980) (Because Music 2013)


Jean-Loup Chrétien. Hem. Pas super sexy, le nom du premier Frenchy dans l'espace. C'était en 1982 et c'était dans l'air du temps : depuis 10 ans au moins, dans les pages de Métal Hurlant ou sur une tripotée de disques trippants, nombre de ses compatriotes lui avaient ouvert la voie, à Jean-Loulou, lui avaient pavé la route des étoiles. Dans la petite histoire de la pop synthétique, la France occupe ainsi une place à la fois marginale et majuscule. Une vérité que nous assène cette sélection costaude d'Uncle O, déjà repéré pour ses compiles "Shaolin Soul". Plutôt canon, "Cosmic Machine" s'articule autour d'un thème – la conquête du firmament – et de deux axes forts : l'illustration sonore et le disco en scaphandre.

À l'instar de l'Allemagne et de l'Italie, la France, ce n'est pas neuf, est d'abord un vivier de compositeurs et d'arrangeurs de haut vol, aussi méticuleux qu'inventifs. Et qui ne sont pas les derniers à s'emparer de ces drôles de machines, les synthétiseurs, pour s'ouvrir de nouveaux horizons. Des héritiers de l'austère GRM (Groupe de Recherche Musicale, financé par l'État français) aux stakhanovistes de la BO, des mercenaires de la variété giscardo-pompidolienne (Bernard "Le Baron" Estardy, producteur de Sardou et Dalida le jour, explorateur intrépide la nuit) aux visionnaires boutonneux, les backgrounds des pionniers sont variés. Et légion les prétextes à sauter dans la fusée : les travaux de commande, nombreux sur "Cosmic Machine", vont ainsi de François de Roubaix pour le Commandant Cousteau à Patrick Juvet pour David Hamilton !

Mais le monde n'a encore rien vu ni entendu : pour les musiques de synthèse bleu-blanc-rouge, la consécration internationale arrive un peu plus tard. Quand, dans la foulée des premiers cartons électroniques ("Pop Corn", "Oxygène", tout ça), la vague disco se met au langage machine. L'Hexagone accouche alors d'un hybride fascinant, sur lequel il règne en maître pendant quelques saisons : le space-disco, au groove ample, mécanique, implacable. À l'instar de Didier Marouani, qui décroche la timbale avec son groupe Space en 1977 ("Magic Fly", succès énorme des deux côtés du rideau de fer), puis compose, deux ans plus tard, un générique inoubliable pour "Temps X", l'émission culte des frères Bogdanoff, les nerds se lâchent. Balancent de généreuses giclées de synthés, osent d'héroïques chœurs vocodés. Évoquant les unes les grandes orgues de cathédrales troglodytes, les autres des chants grégoriens de l'an 6000.

Qu'ils donnent dans la recherche pure ou la vulgarisation mercantile, tous ces musiciens visent le grandiose. Et aucun n'a le mauvais goût d'en ressentir la moindre gêne. "Cosmic Machine" explore un univers corrompu et coloré, suggère un réseau baroque, sexy de sociétés lointaines et décadentes dont les membres – héroïnes girondes et androïdes rutilants – dansent le jerk ou le zouk électroniques dans des combis en alu et des cuissardes en latex. L'espace, ici, est celui, fantasque et sensuel, dangereux et désirable, de Barbarella et de l'Incal, de Laureline et de Lone Sloane – pochette et livret, d'ailleurs et comme une évidence, sont illustrés par du Druillet d'époque...





The Space Project (Lefse Records 2014)


L'an passé, la sonde américaine Voyager 1, lancée en 1977, fut le premier objet humain à franchir les limites du système solaire. Pour marquer le coup, Lefse Records a réuni, dans le cadre du Record Store Day, 14 groupes et artistes et mis à leur disposition un matériau sonore aussi précieux que troublant : une série d'enregistrements, réalisés par Voyager 1 et Voyager 2, des fluctuations électromagnétiques nées de l'interaction du rayonnement solaire avec les corps célestes croisés en chemin.

En fonction de sa masse, de sa taille et de la composition de son atmosphère, chaque lune, chaque planète a ainsi sa signature acoustique, sa pulsation perso, une respiration qui lui est propre. Et qui, entre les mains expertes et inspirées de cadors de la dream-pop ou de l'ambient bruitiste, devient le soubassement de compositions totalement fascinantes.

Le livret lui-même évoque joliment une "symphonie radioactive et chimique" : que ce pitch geekissime – en gros bouffeur de SF, on adhère, on adore – ne vous effarouche pas. Ce grand tour cosmique – on passe par la Terre, par Uranus, par Jupiter, on découvre Io et Miranda – est une succession ininterrompue de purs moments de poésie. Où les infrabasses grondantes le disputent aux mélodies aléatoires et scintillantes comme une pluie de météores.

Jason Spaceman de Spiritualized ose ainsi une chanson d'amour métaphysique, et Blues Control un hommage simultané à Kubrick et JJ Cale ("Blues Danube"). Des pop-songs gazeuses (Mutual Benefit, The Holydrug Couple, Benoît + Sergio) orbitent autour de monolithes noirs, massifs et mystérieux (Porcelain Raft, The Antlers, Jesu). Dense comme le cœur effondré d'une étoile défunte, majestueuse comme la valse lente d'une galaxie spirale, vaste et sublime, cette compilation mérite, elle aussi, de voyager loin, très loin, de résonner jusqu'aux confins de l'univers.




I Am the Center: Private Issue New Age Music in America 1950-1990 (Light in the Attic 2013)


Autre mouvance obsédée par la musique des sphères : le courant new age. Une sous-culture ingrate, souvent raillée, qui n'en connut pas moins, dans les années 70 et 80, aux Etats-Unis, loin des circuits commerciaux, un âge d'or auquel Light in the Attic consacrait en 2013 une solide anthologie.
A la tête des labels Yoga Records et Ethereal Sequence, spécialisés dans la réédition de pressages privés, le maître d'œuvre de cette compile, Douglas McGowan, aborde la musique new age avec sérieux, sans ironie. Accorde du crédit à ces cassettes audio qui font un peu pitié et un peu rire, a priori, avec leurs pauvres jaquettes polycopiées. En présentant le new age comme un authentique et respectable folklore nord-américain, il évite, et l'on s'en réjouit, la tentation du kitsch, la mérule du second degré. A défaut d'être totalement convaincante, la démarche est noble, et séduit.

L'espace, ici, n'est pas le thème unique (la magie et la nature, les licornes et la pluie occupent elles aussi une place de choix) mais il est une métaphore récurrente et essentielle. Renvoyant aussi bien à l'univers alentour qu'aux immensités intérieures. Microcosme, macrocosme : le dedans, le dehors se confondent. L'âme, l'homme, le monde : kif-kif astral et bourricot cosmique. I am the center. Pour parler comme dans les télécrochets, ces artistes ont un univers. Un truc qui brûle, qui brille, qui enfle au plus profond d'eux-mêmes. Un big bang intime qui n'en finit plus d'irradier.
Et musicalement, ça donne quoi ? De longs instrumentaux, iridescents et filandreux. Des nappes comme des nébuleuses, aveuglantes et crémeuses. Des notes en suspension – de piano, de harpe, de violon, de gong, de Serge (c'est un synthétiseur). Des accords, des harmonies étirés sur des années-lumière, pris dans l'ambre du temps. En cours de route, subrepticement, on songe aux papiers peints de Brian Eno, à la kosmische musik de Tangerine Dream, aux soli solaires de David Gilmour, au M83 planant de "Digital Shades". A tout ce qui évoque, de près comme de loin, un lever de soleil(s) sur une planète orange ou violette.

Alors, oui, certains artistes ont des noms de gourous et des têtes d'illuminés. Oui, ça sent parfois le soufre et la poudre de perlimpinpin, l'extase zinzin, l'amulette et la secte, le bullshit ésotérique, l'officine infréquentable. Et non, la musique new age n'est pas devenue en deux heures notre tasse de thé vert au jasmin. On ne s'est pas mis à jouer du triangle tout nu à la première averse. Mais c'est aussi candide et désarmant.

RETOUR

ARCHIVES

Avec le soutien de
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles service des musiques non classiques
Top