Dig Deeper #07 : Vieux Soleil

// 11/05/2017

Par Michel Heynen

En matière d'anthologies, il y a les sorties classieuses, glamour, exclusives et luxueuses, celles qui font baver et dont on parle – parfois – dans les magazines. Et puis il y a les autres. Impersonnelles, un peu ingrates, pléthoriques, que des labels douteux ficellent en douce à partir de catalogues tombés dans le domaine public. Pour les déverser ensuite à flux tendus dans les bacs à bonnes affaires des supermarchés culturels.

J'ai l'air de me pincer le nez, là. Mais non: le compilophage en mal de fonds sait pouvoir, aux heures noires, y trouver son bonheur. Minuscule ou majuscule. A fortiori s'il s'intéresse à la préhistoire du rock ou de la pop.

La preuve ce mois-ci avec "Whole Lotta Shakin' Going On!", une compile chic et pas chère consacrée aux mythiques disques Sun, piochée au hasard (ou presque) parmi beaucoup d'autres sur le même thème. Dans un digipack pas si moche, deux fois trente morceaux retracent les heures de gloire du premier grand label indépendant de l'histoire de la musique américaine. L’histoire est connue mais elle est belle, et l’on ne se lasse pas de se l'entendre conter, surtout quand, aux chapitres rebattus, viennent s'ajouter comme ici des appendices et des notes de bas de page qui ont sur les poils et l'imagination le même effet érectile.


Label sudiste mais point raciste, blues et pop à la fois, Sun Records ne pratique pas plus la ségrégation ethnique que l'apartheid musical. A une époque où les charts étaient soumis aux mêmes règles infâmes que les autobus et les toilettes publiques, les disques Sun faisaient péter les chapelles à la dynamite. Mélangeaient styles et pigments comme nulle part ailleurs. Cow-boys et cueilleurs de cotons, cracks noirs et stars blanches y accédaient par la même porte, celle de devant, aux mêmes installations. Et se partageaient sans moufter un catalogue bigarré dont on n'imagine plus tout à fait la portée subversive.



Et quel putain de catalogue ! Qu'ils donnent dans le blues rauque ou la bluette country, l'instrumental western ou le rock'n'roll un peu cornichon (souvent biberonné à la série Z: "Flyin' Saucer Rock'n'Roll", "Uranium Rock", etc.), tous les sociétaires du label ont le sens du single pour dénominateur commun, cet art d’électriser dès la première note et de vous plier l’affaire en deux minutes chrono.
On n'approchera jamais d'aussi près ce vieux fantasme: triturer, la bouteille de Coca posée sur la table en formica, les boutons d'une radio grandes ondes à la recherche du tube de l'été 57. Si chaque morceau préserve quelque chose de très pur – le blues, la country, le rockabilly sont ici captés dans leur quintessence –, il y a toujours un petit twist – hoquet rythmique ou solo frétillant, intro tribale ou coulis gospel, coup de tonnerre ou balle qui siffle – qui vous chope le lobe pour ne plus vous le lâcher. Du grand art roots-pop !


Sun Records, ce n’est donc pas qu'un marchand de disques. C’est aussi, c'est d'abord une âme et un son, une éthique et une esthétique. Sachant ne pouvoir rivaliser avec les majors new-yorkaises, Sun compensait par le flair infaillible du taulier – Sam Phillips, visionnaire planqué sous le costume en grosse laine, le sourire plein de dents, l'allure joviale et gominée d’un vendeur de voitures d'occasion – et l'ingéniosité d'employés dévoués et démerdards capables de tirer le meilleur des contraintes acoustiques et techniques du petit studio du 706 Union Avenue à Memphis, Tennessee.
Cowboy Jack Clement, le producteur maison, restera par exemple dans l’histoire comme le grand maître de l’écho slapback, cette fausse reverb bidouillée avec les moyens du bord, pour compenser l’exiguïté des lieux, et qui finira par devenir le signe distinctif du label. Puis, très vite et pour l'éternité, la signature sonore du rockabilly.


On peut certes regretter qu’Elvis ne soit présent qu’à travers le Million Dollar Quartet, supergroupe maison formé avec Jerry Lee Lewis, Carl Perkins et Johnny Cash, mais bon, on s'en fiche du King, on le connaît par cœur, mon colonel... et puis ça laisse plein de place aux autres. Et c'est pas du luxe : la liste des artistes lancés ou hébergés par Sam Phillips est juste soufflante. Aux légendes déjà citées, on ajoutera Roy Orbison ou Howlin' Wolf, et ces objets de cultes mineurs que sont Charlie Rich, Charlie Feathers, Little Junior Parker ou Rufus Thomas. Sans oublier la flopée de talents plus obscurs qu’on prend ici un plaisir fou à (re)découvrir. On ne tombe pas tous les jours sur les noms de Billy Lee Riley, de Carl Mann, de Rosco Gordon ou de Barbara Pittman, et c'est une pure injustice.


Faisant la part belle aux 45 tours flanqués du fameux coq sur fond or, la sélection a en outre le bon goût de faire une petite place à Phillips International, filiale lancée en 1957 à une époque où Sun commençait à souffrir d'être associé, dans l'esprit du public, au seul rockabilly. Sont inclus, du coup et pour notre plus grand bonheur, des hits comme le "Raunchy" de Bill Justis ou le sublime "Lonely Weekends" de Charlie Rich (raaah, ces chœurs, ces chœurs).
Le livret n’en dit que dalle mais est également éparpillée, çà et là, une série d’excellents enregistrements réalisés à l’époque dans les studios (et par l’équipe) de Sun Records mais bizarrement restés dans les tiroirs avant que le label britannique Charly Records ne prenne dans les années 1980 l'excellente initiative de les en exhumer.


Bref, et même s’il faut souvent relier par soi-même les pointillés, "Whole Lotta Shakin’ Going On!" raconte une histoire bien plus exhaustive et pointue que ne le laissait deviner son prix cassé, son packaging passe-partout et son livret laconique. De la balle, pour peau de balle. That’s the real deal, baby!

"Sun Records: Whole Lotta Shakin’ Going On!", une compile publiée par Metro Select, 2011.

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