Dig Deeper #08 : Pol Pot n’aime pas la pop

// 16/10/2016

Par Kaboom!

1975. Changement d’ambiance à Phnom Penh. Alors que, depuis une dizaine d’années, la capitale du Cambodge se trémousse au son lo-fi et saturé du « rock khmer » (une espèce de variété psychédélique énergique et ondulante, entre british beat, pop éthiopique et épices orientales), le sinistre Pol Pot siffle brutalement la fin de la récré. Et installe un régime si fanatique, si profondément antioccidental, si viscéralement anti-intellectuel qu’il en vint à rafler des quidams pour le simple fait… qu’ils portent des lunettes. Sic(k).


Du jour au lendemain, le Cambodge bascule dans l’un de ces trous noirs totalitaires dont le XXe siècle a le triste secret. En quatre ans, deux millions d’individus – 21 % de la population ! – sont broyés entre les mâchoires sanguinaires de la machine khmer rouge. Alors, les saltimbanques, pensez-vous, on n’allait pas les épargner… De Sinn Sisamouth, « l’Empereur de la musique khmer », à Ros Serey Sothea, « la Voix d’or de la Capitale royale », toutes les stars du Swingin’ Phnom Penh se voient ainsi offrir des allers sans retour vers des geôles et des camps où l’on ne tient pas forcément le registre des arrivées et des départs. Leur seul tort ? Avoir incarné un mode de vie cosmopolite et dissolu.


Du coup, au-delà de la carte postale surannée, une compile comme Cambodia Rock Intensified!, qui documente cette scène fascinante à grand renfort d’archives miraculeusement préservées, accède à une tout autre dimension. Si, intrinsèquement, ces mélodies éthérées plaquées sur des tempos frénétiques ou languissants, ces vocalises haut perchées, ces harmonies voilées, ces solos distordus distillent déjà, à parts égales, l’euphorie et la mélancolie (soit, par-delà les genres et les époques, une définition de la meilleure pop), c’est l’ombre portée de la tragédie imminente qui serre le cœur et finit de rendre poignantes ces chansons dont l’unique ambition était d’émouvoir et de divertir, aux heures légères, le public des cabarets. « L’Histoire avec sa grande hache », comme disait Georges Perec, a encore frappé. Une belle salope, assurément.


Groove Club Vol. 3: Cambodia Rock Intensified! (Lion Productions, 2010)

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