DIG DEEPER #10

// 16/12/2016

Par Kaboom!

Anthologies, coffrets, compiles, rééditions... Dig Deeper fouille, creuse, gratte, bêche, déterre, glane, grappille, déniche et dégotte tous azimuts. Sans carte ni boussole. Et détaille ici-même, une fois par mois et dans le plus parfait désordre, ses plus belles prises de guerre.

Billy Joe & The Checkmates "Percolator (Twist)" (1961)
Source : "Lights Out: The Doré Records Story" (One Day Music 2014)

Au départ, il y a cette réclame pour Maxwell House, une marque de café. Une publicité dont le jingle, quelques notes sautillantes évoquant le goutte-à-goutte du kawa tapissant le fond de la cafetière, est bientôt sur toutes les lèvres américaines. En homme d'affaires avisé, Lew Bedell, patron du label angeleno Doré Records, flaire le bon plan. Comme il faut boire la tasse tant qu'elle est chaude, il demande à l'arrangeur Ernie Freeman de lui torcher vite fait bien fait un twist instrumental basé sur le fameux gimmick. On ne sait jamais... Un groupe de studio de première bourre se monte pour l'occasion, la chose est créditée à un certain Billy Joe qui n'existe pas plus que les Checkmates censés l’accompagner. Et l'intuition de Bedell s'avère géniale : dégoulinant de pétulance crétine, son "twist du percolateur" s'écoule bientôt comme des petits pains. Ce qui, ma foi, accompagne très bien le café.



Pierre Porte "Love Is All" (1981)
Source :
"Cosmic Machine: The Sequel" (Because 2016)

Si, plutôt qu'à Genoa City, "Les Feux de l'Amour" se passaient à Neo-Tokyo ou à Metropolis, "Love Is All" de Pierre Porte serait leur générique. Compositeur et arrangeur tout-terrain, ayant tâté du nanar (la BO de "Docteur Justice") comme de la variété (de Johnny à Mireille Mathieu, son CV est un cauchemar), Porte orchestre ici la rencontre du soap et du space-opera. C'est épique, c'est romantique. Sentimental et cosmique. Super kitsch et super cool. Comme l'amour, en somme.



Colourbox "Hot Doggie" (1987)
Source :
"Lonely Is an Eyesore" (4AD 1987)

Tout le monde se souvient de M.A.R.R.S. et de "Pump Up the Volume", magistral collage acid-house qui prit le monde par surprise, en 1987, et donna au sampling ses lettres de noblesse.

Le nom de Colourbox, par contre, n'évoque probablement plus grand-chose à grand-monde. Pourtant, c'est bien ce groupe anglais qui, associé à ses compatriotes d'A.R. Kane, se cachait derrière ce tube d'avant-garde. Groupe expérimental assez insaisissable, capable de juxtapositions absconses comme de percées pop grand public, Colourbox fut, de 1982 à 1987, l'un des piliers de 4AD, label essentiel de l'après-punk britannique. Moins gothiques que Bauhaus ou Clan of Xymox, moins éthérés que Dead Can Dance ou les Cocteau Twins, Colourbox et ses cut-ups martiaux ne s'en inscrivaient pas moins, à leur drôle de manière, dans l'esthétique sombre et froide défendue par le label, si raccord avec le climat sordide et tendu des années Maggy Thatcher. On retrouve sur ce "Hot Doggie", uniquement disponible sur un sampler sorti la même année que le carton marrsien, l’une des marques de fabrique de ce groupe à redécouvrir : une colonne rythmique en acier trempé autour de laquelle s'agglutinent les samples tranchants, comme des magnets criards sur une chaudière brûlante.



Bebo Valdès "To Mario Bauzà" (1994)

Source : "The Rough Guide to the Cuban Music Story" (World Music Network 2001)

Lorsqu'il entre en studio en 1994, à l'invitation expresse du saxophoniste Paquito d'Rivera, Bebo Valdès, pianiste culte du jazz afro-cubain, n'a plus rien enregistré depuis la fin des années 1950. Qu'importe : le septuagénaire, de retour d'un long exil suédois, est dans une forme musicale resplendissante. Il rend ici hommage à l'autre maître du swing cubain, le trompettiste et meneur de big-band Mario Bauzà, qui venait de passer l'arme à gauche (quoi de plus normal pour un Cubain ?), avec un bijou de groove caraïbe où s'enchaînent les solos incandescents et pleins de grâce du guitariste d'Irakere, Carlos Emilio, du trompettiste argentin Diego Urcola et de Bebo himself, histoire de conclure comme il sied ces six minutes de toute beauté.



Dorval "Les Berceaux" (1879 / 2007)
Source : "D'1 siècle à l'autre. Mélodies françaises" (Dièse 2007)

Sortie en 2007 sur le label de classique Dièse, à l'initiative de deux jeunes arrangeurs issus de la scène pop (Rémy Galichet et Julien Perraudeau du groupe Diving with Andy), la compilation "D'1 siècle à l'autre" confrontait à plus d'un siècle de distance une certaine chanson contemporaine, délicate et raffinée (peau pâle et yeux mi-clos, poignet cassé et voix lâchée comme un soupir), à la "mélodie française". Soit un répertoire qui s'est constitué dans les salons cossus de la fin du XIXe siècle, en opposition à l'opéra et au lied allemand, autour de la mise en musique par des compositeurs tels que Claude Debussy, Henri Duparc ou Erik Satie de poèmes de Verlaine, Baudelaire ou Théophile Gautier. La démarche est intéressante car elle donne à une certaine préciosité française, souvent raillée (la cible est facile), une profondeur historique insoupçonnée. L'interprétation des "Berceaux" par Pascale Baerhel du groupe Dorval est ainsi une belle réussite, qui, portée par des arrangements mélancoliques et vastes comme un océan gris, s'empare sans anachronisme des images troubles de Sully Prud'homme et de la mélodie si bien ourlée (on n'a pas dit "roulée") de Gabriel Fauré.

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