Express your shelf

// 13/03/2017

Par Catherine Colard

Etagère bien ordonnée commence par soi-même. Et par une photo. Le shelfie effeuille nos bibliothèques dans l’espoir affiché de déboulonner le selfie, so 2013. Le selfie qui perd de sa superbe égocentrée devant le shelfie, version intellectuello-déco de lui-même. Tu possèdes un meuble de rangement apte à accueillir des livres, tu as quelques bouquins, un iPhone, un compte Instagram et une excellente estime de toi-même ? Bienvenue dans le monde merveilleux du shelfie !

Contraction de « shelf » (étagère) et de « selfie », le shelfie désigne donc une photo instagrammée de ta bibliothèque.

Les règles du shelfie sont très codifiées mais laissent la part belle à la suggestion. Ta bibliothèque sera de préférence chinée dans une brocante ou en boutique vintage, d’inspiration scandinave, assortie d’un cactus, d’un animal mort ou d’un ananas en porcelaine blanche. Et laissera deviner alentours quelque indice de ton goût certain en matière de design et de littérature. Une table des matières fera l’affaire. Une fausse peau de vache ou de mouton, par exemple. La peau d’autres animaux, comme le buffle, le lézard, le serpent, la grenouille, l’iguane ou l’hippopotame sont à oser. La peau de différents poissons, le galuchat, peau de squale ou de raie, exploités naguère par les artisans d’art de l’ameublement et en reliure, sont moins bien vus et par conséquent rarement instagrammés. Soit.

Quelle aventure ! Livres dorés sur planche(s), recettes à la plancha, planches de BD encadrées, bouquins coquins triés par tailles, dates ou couleurs, éditions limitées de magazines de mode et de menuiserie SM, le shelfie fait feu de tout bois pour suggérer la profondeur de ton âme et donner envie à tes followers d’ouvrir celle-ci. Un peu comme le fait furtivement une quatrième de couverture, mais sans la tête de l’écrivain. C’est que l’exercice est délicat, requiert un minimum de savoir-faire (#nopoussiere) et de ritualisation. Voire de perversion. Je garderai d’ailleurs dans le strict secret de mon garde-meubles les photos argentiques (qui n’ont effectivement pas de prix) de ma collection de romans Harlequin, kitsch et cultes, trouvés dans une poubelle et dédicacés dans le même temps et un bistro par un artiste belge-seller non moins culte qui me draguait un peu. Du temps de « 50 nuances de grès », la pierre du pays du Condroz sous toutes ses formes : dalles, moellons, gabions à monter ou démonter soi-même. Et constructions en kit, à dévorer sur place tel un millefeuille suédois en message subliminal hors catalogue.

Gamine, j’aimais tant les dimanches sans saveur visiter avec mes (grand) parents ces magasins de meubles moches ressemblant étrangement à des maisons de poupées tristes. Avec leurs faux postes de télévision et leurs livres en carton vide. Mais ça, c'était avant de lire sur Google Translate que « to buy something off the shelf » signifie « acheter quelque-chose tout fait ». Ou que je resterais « left on the shelf » si je ne fais pas la bonne photo du bon livre dans la bonne déco du meilleur de mon shelfiesteem.

On se lit?

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