Jagwar Ma tuer

// 15/11/2016

Par Gilles Syenave

Angleterre, à la fin des années ‘80. Alors que de nombreux groupes de rock passent le plus clair de leur temps à reluquer leurs souliers, certains se rendent compte que les pieds peuvent aussi servir à danser. Ils mettent du groove dans leur pop, de l’ecstasy dans leur héroïne et donnent naissance à Madchester, un des courants musicaux les plus jouissifs de l’histoire de la musique. Le mouvement ne durera que quelques années, le temps pour des groupes comme les Stone Roses, les Happy Mondays ou encore Inspiral Carpets de faire fortune et d’en claquer une grosse partie en drogue et en boisson. Il a aussi marqué durablement les esprits, notamment parce qu’il fut l’un des premiers à jeter des ponts entre le rock et la musique de club.

Connaissant la propension des Anglais à s’auto-congratuler, on aurait pu croire que l’inévitable revival de Madchester viendrait du pays où le mouvement a émergé. C’est pourtant d’Australie qu’est arrivée la première salve, et plus précisément du groupe Jagwar Ma. En 2013, le trio débarquait avec « Howlin’ », un petit concentré de bombes à la fois planantes et dansantes. Un coup d’essai parfaitement réussi qui donna des fourmis dans les jambes à tous les nostalgiques de l’Haçienda.

C’est donc avec une pointe d’impatience que l’on attendait la sortie du successeur de cet excellent premier album. Il est finalement paru à la fin du mois d’octobre, trois ans après le premier volet. Une période mise à profit par les Australiens pour tourner sans relâche, notamment en première partie de The XX, Foals et Tame Impala. Le disque a quant à lui été écrit et enregistré entre Sidney, Londres et un petit village français, ce qui a fait dire au leader du groupe Gabriel Winterfield qu’il ne savait plus très bien où il habitait alors.

L’album s’ouvre avec « Falling », une courte intro qui semble vouloir nous rassurer. Jagwar Ma y confirme sa volonté de nous servir une musique à la fois psychédélique et dansante, avec une touche de groove qui vous donne immédiatement envie de vous déhancher. « Say What You Feel » poursuit sur cette lancée. Avec sa lente progression euphorisante et son refrain catchy, le morceau est taillé pour les dancefloors et les plaines de festivals. Publié en éclaireur au milieu de l’été, le single « Give Me A Reason » succède au plus anecdotique « Loose Ends ». S’il accroche directement l’oreille, le morceau s’avère finalement assez banal, malgré quelques trouvailles sonores intéressantes. Un reproche que l’on pourra d’ailleurs généraliser au reste de l’album, qui laisse un arrière-goût d’inachevé. Peut-être trop soucieux de produire des morceaux parfaits, Jagwar Ma oublie ce grain de folie et d’imprévu que l’on retrouvait sur son disque précédent.

Quelques morceaux méritent cependant une mention spéciale, à commencer par « O B 1 », que le groupe a eu la bonne idée de sortir en single. Ode aux vénérables synthétiseurs Oberheim 0B-1, le titre ravive les souvenirs de Primal Scream et de New Order, en y ajoutant quelques claviers vintage que n’aurait pas reniés Giorgio Moroder. Le morceau de fin baptisé « Colours of Paradise » est lui aussi particulièrement réussi, avec ses accents balearic house que l’on retrouve également du côté de Tame Impala.

Peaufiné dans les moindres détails mais manquant parfois d’idées neuves, « Every Now & Then » est un disque trop propre et ordinaire pour réellement nous emballer dans la durée. Il n’en reste pas moins très plaisant à écouter, notamment grâce aux quelques titres forts qui nous laissent espérer des jours meilleurs pour Jagwar Ma. Forts de cette nouvelle expérience, les australiens pourraient très bien nous clouer le bec avec leur prochain album.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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