La chronique de Damien Breucker // 2013. La fin du Moi

// 05/05/2015

Par Damien Breucker

Fausse rencontre avec Jean-Jacques Schuhl, auteur notamment du livre Télex n°1 et d’Ingrid Caven. Il nous parle du cinéma de Carax, des blondes, d’Arcade Fire et de Daft Punk. Une sorte d’inventaire personnel avec des notes en bas de page et des petits poèmes pour résumer sa réflexion sur une certaine culture actuelle. Il considère 2013 comme une année de rupture avec le culte du Moi. La fausse rencontre Dandy de la semaine.

J-J S : On dit d'une blonde qu'elle est De Palmienne, elle n'est donc plus Hitchcockienne (ndlr, il fait référence au livre de Serge Koster Les blondes flashantes d’Alfred Hitchcock aux éditions Léo Scheer). Les blondes flashantes d'Alfred façon 50's ont laissé leurs places aux platines envoûtantes de son successeur pour de nombreuses années. Les maîtres du suspense se disputent la blonditude des choses. Il faut épingler deux groupes et un film générationnel pour comprendre cette mutation génétique. Fleetwood Mac, London Grammar et Frances Ha pour le cinéma.

Fleetwood Mac

Rumours a le nez dans la poudre Les déchirures sont belles Les coups bas donnent du sens

Un rayon de soleil en Californie

Des brûlures sur une peau blanche Des mélodies dépourvues de sens moral L’orfèvrerie pop bouleversée par le vice et le trop plein Rumours sous son air de premier de cordée pue la drogue et l’alcool.

Vin blanc

London Grammar

Cette charmante petite égérie pop serait l’inspiratrice d’une musique nue, aérée et retenue. Elle magnétise les notes perlées pour des plaisirs enivrants. Une douce voix blonde comme le blé et lumineuse comme un été chaud sublime quelque peu l’art sonore minimaliste. L’esthétique nous renvoie aux plages dorées. Cependant de belles envolées anxiogènes interceptent les rayons du soleil et une zone d’ombre s’installe sur ces mêmes plages.

Frances Ha

Cours
Danse
Fume

Belle héroïne des temps modernes

La rédaction : Sissy Spacek, célèbre héroïne de Carrie au Bal du Diable se doutait-elle de cette importante évolution?

J-J S : Elle était d'une rousseur ensanglantée au service du diable en personne.

J-J S nous invite à regarder l’agenda d’une blonde et nous parle des seconds couteux. Il s’attarde sur une étrange jeune femme au nom peu porteur de Tatiana Mladenovic.

Dans l’agenda d’une blonde, on trouvait les dépenses et les recettes mais elle n’oubliait jamais son petit carnet où elle inscrivait ses coups de foudre et ses coups de blues. Un jour, une petite note à propos d’une artiste inconnue qui jouait de la batterie avec des musiciens français attira à nouveau son regard. Son coup de crayon de la journée s’appelait Tatiana Mladenovitch, une sorte de galette pour des rois. Cette artiste justifiait ses créations et ses interventions pour oublier la culture de Mickey et gribouillait une langue sur le modèle culturel dominant. Une plongée dans l’ouWYATT pour des bricolages du lundi. Au programme : ratchatcha et musique de chambre urbaine. Elle (qui essaie probablement de frapper sur des futs) prouve que la douceur du vent cache la colère des tempêtes. Moins gorge profonde qu’allumeuse de mèches, cette rêverie canine sort du panier se disait-elle. Son interprétation de la scène indépendante française provoqua une terrible secousse au sein des analystes-programmeurs les plus pointus. Mais quel était son degré de connaissance sur le sujet ? Que savait-elle au juste ? Les analystes-programmeurs se disaient que la seule chose que la blonde puisse faire sur terre, c’est de peindre ses ongles pour séduire les habitués du bistrot.

La rédaction : Un petit mot sur les blondes du bord de mer ?

J-J S : (Citant le célèbre chanteur belge Arno) « Ostende c'est comme les couilles de mon père, c'est le passé. J'adore l'odeur du sable et des crevettes vers 10h du matin, j'ai fait la cuisine pour Marvin Gaye qui adorait le poulet, j'aime manger tout ce qui marche sur deux pattes. Ensor et la platine vintage, le poisson sur la pochette. Je suis comme un vrai catholique mais je ne vais pas à la messe, je reste au lit. J'ai parlé avec John Parish. Si tout le monde était comme moi, on ne serait pas dans la merde, quel Bazar ....j'ai toujours des doutes, j'aurais voulu écrire Like a Rolling Stone de Dylan. TOOTS et Eddy, Ensor plutôt que Spilliaert et la perspective des digues. Certainement. (Ensor pour la fête et les moules). Milou, c'est un chien qui parle (tu te vois avec un chien qui parle?). » ETERNITY!

Ne pas flatter le moujik Ne pas exploiter les sentiments Ne pas dire ne pas Ne pas succomber à la terreur électorale Pour muer le monde voilé ou violé en un seul plumage élégant. Comprendre les aristos, ces clochards célestes Imposer l'ascète et le fakir, le curé et le faux-cul.

Un bananier

Un sdf de la croyance, de la croissance. Comme un arbre sans racines auquel il manquerait des branches. Peur du vide, du plein. Peur du lendemain qui ne soufflerait plus son chant harmonieux.

Le rock : Un ouroboros ou un serpent à plumes ?

Nick Cave

La bouche ne sera pas pincée par minauderie dans l’émincé de Rock and Roll. Porté par l’amour et le sexe, par le calme et la tempête, il mélangea pour un soir encore l’Amérique de Dylan, les branches des arbres et les friches industrielles. Dans un grand frigo allemand, le violon plante une flèche vénéneuse dans le cœur d’un Saint aux pieds nus. (ndlr, Petit texte retrouvé sur Facebook - auteur inconnu).

Ecorché dans l’eau sale D’un marécage regorgeant de roseaux sauvages Elvis porte un costume en satin Pendant ce temps Le Phoenix aux gestes gracieux, Hanté par les contes d’Hoffmann, Laisse échapper quelques fantômes et des histoires issues de sa mythologie personnelle.

La rédaction : Pourriez-vous nous parler de Reflektor et de RAM qui sont les deux derniers grands disques de l’industrie musicale ?

Orphée charmant les bêtes sauvages avec sa lyre.

J-J S : Froid et distant, Reflektor a perdu volontairement sa chaleur jamaïcaine. La Jamaïque est toujours très présente mais le côté dancefloor prend le dessus sur quelques morceaux. Risque artistique, virage émotionnel, détournement des idées préconçues, l'Arcade Fire de 2013 était une remise en question sur le passé (déjà), le présent et une réflexion-reflection (un regard à travers un prisme sur le futur du groupe et sur une sonorité moins émotive). Le groupe fonctionne à merveille autour du couple très charismatique Win Butler - Régine Chassagne. Plus mystérieuse, elle laisse parfois l'énergie au vestiaire au profit d’une danse chamanique de haute voltige. Amour, passage, dualité, voyage au cœur de la mythologie sont autant d'idées neuves qui entourent un album très conceptuel et une oeuvre à suivre et déjà essentielle pour toutes les bonnes discothèques qui se respectent. La grande qualité (le génie) et le grand défaut d'Arcade Fire reste le son. Il y a un déséquilibre assumé dans la production et surtout dans la mise en place des différents morceaux. Ils captent tout avec un talent inouï et mettent à leurs sauces les sonorités venues d'univers différents (80's, Jamaïque, 90's, post punk, électro). Quelques fois l’auditeur se perd au sein d'une production parfois trop abondante. Le groupe semble supporter ce petit fardeau avec une certaine plénitude car l'essentiel se trouve dans le foisonnement d’idées neuves. Miroir déformant et organique de Daft Punk, Reflektor plonge du côté obscur du dancefloor. A la fois mécanique et humain, Reflektor met en scène les pistes glissantes, le « sound system » disco et la boîte de nuit glauque aux néons allumés à six heures du matin. Nile Rogers quitte son costume à paillettes pour enfiler une belle combinaison de garagiste avec James Murphy brodé sur la poche. Près du cœur, le « beat » est froid comme un mort sur une plage jamaïcaine.

Musique visionnaire et rétro-futuriste, Daft Punk réinvente la musique électronique et le collage musical. Daft Punk est un projet à la fois musical et esthétique se lisant et s’écoutant sur la durée. Sur RAM, leur interprétation du disco est assez inspirée voire pertinente. Ils cherchent souvent, trouvent parfois. Globalement Daft Punk est un projet éponge absorbante recréant un univers singulier. Ce sont de grands créateurs d’images. On parle toujours de Moroder, de Pharrell Williams ou de Nile Rodgers, de la polémique autour d'une certaine forme de plagiat (copie ou original), mais il y a toujours un respect de la musique. Le grand oublié dans le carnet de bal de Daft Punk serait George Benson. Même la pochette de WEEKEND in L.A. de George Benson en est la preuve. La typographie n'est elle pas proche de RAM ? L'album de Daft Punk serait entre autres, une sorte d'usine à rêves de l'Amérique des séries Tv et des pépées blondes 80's. Une mise en abîme de la côte ouest. On revient toujours à la blonde (rires).

RAM est aussi un album de jazz bien évidemment (Il boit une gorgée de vin blanc).

La mise en abyme - également orthographiée mise en abysme ou plus rarement mise en abîme - est un procédé consistant à représenter une œuvre dans une œuvre du même type, par exemple en incrustant une image en elle-même. On retrouve dans ce principe l'« autosimilarité » et le principe des fractales ou de la récursivité en mathématiques.

Notes :

Bande son : George Benson weekend in L.A, The Alan Parsons Project I wouldn’t want to be like you,

Films : Electroma

Deux robots ont la noble tâche d’harmoniser la planète en marchant. Film contemplatif, énigmatique et initiatique, Electroma est aussi un film symbolique. La musique de Daft Punk s’efface complètement pour laisser place à une musique voluptueuse remplie de longs moments de silence. Ce silence illustre la marche ou l’univers partiellement robotique teinté de blanc. De nombreuses références au film 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick parcourent un film au climat anxiogène.

Frances Ha et Holy Motors

Cinéma générationnel, traduction, Frances HA court après le Manhattan de Woody Allen (dans le style). On voit passer Jarmush et Truffaut, on regarde courir Carax (dans l'hommage). Le compliment rendu à Carax est trop « rapide », trop raide, il n’y a pas de place pour l’interprétation, c’est haletant, court, on ne respire pas. Carax accompagne ses personnages dans la chute, Noah Baumbach les laisse tomber. Le film est dessiné par petites touches, des petits brouillons impressionnistes en noir et blanc, des séquences. Nous aurons droit tous les dix ans à un film de "genre" sur la génération perdue ou sacrifiée avec plus ou moins de réussite et plus ou moins de moyens pour exprimer ce sentiment. Film fauché qui se regarde souvent le nombril, Frances HA est un patchwork mettant en scène les goûts du réalisateur. Pourtant, cette courtoisie est agréable, rassurante, on trouve des repères, une main est tendue vers le spectateur. Le casting est distant, un froid polaire voulu par le réalisateur s’abat sur la toile. A défaut d’être prudent le film est parfois complaisant. Prendre le meilleur chez les aînés relève d’une certaine habileté esthétique et technique mais il n’y a aucune impropriété de langage, c’est peut être le seul défaut du film.

Pendant ce temps Eva Mendes et Denis Lavant dansent dans Holy Motors de Leos Carax.

Film à la fois physique et mécanique Holy Motors se construit comme une succession d’EX Voto modernes où Denis Lavant se balance sur un fil(m) invisible. Les images sont sublimes comme la faim dans le monde et l’écriture affirme les doutes, les questions et les douleurs de l’être humain. Célébration de la déconstruction linéaire et de l’accumulation des idées, Holy Motors s’abandonne complètement sur le trottoir des damnés et des paumés. Ici le spectateur voyage où il veut et le voyeur cartésien reste chez lui. On peut déguster la chose comme on dévore un tableau de Goya. EVA MENDES-MARIE MADELAINE- du vice affole les boiteux de Jérôme Bosh et se transforme, le temps d’un cliché de mode, en statue divine. Emportée par ce diable de Lavant, elle incarne la Religion sexuelle*. Les images de Carax en sortent pieuses et le gisant peut enfoncer son doigt dans la blessure « Caravagesque ». Un film tiroir, clinique et organique, ouvert à l’aventure. La peinture rencontre parfois le cinéma et c’est jouissif.

*La Religion Sexuelle (tentative de définition)

Une écriture impalpable et de superbes éclairs poétiques. Quand résistance rime avec amour. Le verbe est simple mais derrière cette timidité affichée se cache une ouverture hormonale et une âme profondément orageuse.

On peut entrer sans frapper Se laisser bercer par des gris subtils Le ciel chargé La main agrippe le fouet

Nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime ; elle est essentielle à la poésie française disait Voltaire

Secouons donc cette belle pour la pornographie sans frontière.

Phantom et fantasmes

PHOTOMONTAGE POUR DÉNONCER L’IDÉAL (TRONQUÉ ?) DE LA FEMME PARFAITE DANS NOS SOCIÉTÉS. Linder Sterling (Ce n'est QU'une image). Une image parfaite mais une image quand même.

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