La chronique de Damien Breucker // David Lynch ou l’art d’engendrer des monstres

// 01/10/2014

Par Damien Breucker

Si on devait sélectionner un film qui résume la culture underground américaine, ce serait très probablement Eraserhead de David Lynch. Film mutant, film sans genre, Eraserhead est un ovni, mais aussi une référence pour le cinéma indépendant. A l’origine, le film était seulement destiné au circuit des films d’auteurs et aux projections privées. Le cauchemar de Lynch est visuel, mécanique et auditif.


On connaît tous le visuel mais la machine auditive reste un mystère ou plutôt restait un mystère car le label Sacred Bones vient d’avoir la bonne idée d’éditer ce document sonore pointu, ce bourdonnement délicat indissociable des images en noir et blanc du chef d’œuvre lynchien.

L’inventivité n’est pas uniquement formelle et cinématographique, elle se trouve également dans le bruit et dans les rouages grinçants qui accompagnent les images. La symbolique visuelle et la structure auditive cauchemardesque se retrouvent sur la table du chirurgien Lynch, chef d’orchestre de son monstre cinématographique. D’un point de vue purement esthétique, il propose, charcute, élague la pellicule mais sa filmographie prouve qu’il relie également les marques au sol des routes linéaires. Il ne bifurque jamais. Il reste fidèle à son univers singulier rempli de chemins sinueux. C’est là que réside la contradiction lynchienne.

Cette fable fiévreuse raconte l’histoire d’un homme enfermé dans sa chambre avec un enfant qu’il aurait engendré. Si la narration s’écarte du classicisme, Eraserhead n’est cependant pas un film expérimental; il s’éloigne de la norme pour se rapprocher de l’introspection et de la psychanalyse. Le film nous renvoie à nos propres névroses dans un décor oppressant. Le vent et le bruit des industries sont des musiques délicates mais encombrantes. Les ombres portent des corps et des hallucinations, les cris et les crises d’épilepsie sont des personnages à part entière, des musiciens d’un genre nouveau. Le tout forme une bande son plus qu’originale. Le carnaval des monstres accompagne l’orchestre du bal de l’enfant providentiel qui sera cloué sur la table.

(In) heaven

In heaven (Lady in the Radiator Song) est une comptine charmante écrite par Peter Ivers reprise sur la bande originale du film. « Au paradis, tout est bien. Tu as tes plaisirs, j’ai les miens ! » chante cette petite femme hybride et onirique. Chez Lynch, deux pommes et un nuage suffisent pour créer un personnage. Il reprend Méliès et Bunuel. Dans le film, la ballerine joufflue écrase d’un pas délicat la naïveté et la nativité qui pourraient déranger l’écoute. Le chien Andalou s’invite régulièrement à table.


En 1988, le morceau Heaven (Lady In The Radiator Song) sera repris sur le sublime maxi des Pixies Gigantic / River Euphrates du mythique label 4AD. Le régime alimentaire de Black Francis ne fera pas oublier les échos de Fats Waller dans le film de Lynch mais transformera le bruit sourd et statique en rock pugnace.


Il faut se perdre pour comprendre Eraserhead.

Lectures croisées :
. Eraserhead Original soundtrack recording Sacred Bones Records 2014.
. Olivier Smolders Eraserhead un film de David Lynch Editions Yellow Now 1997.
. Pixies Gigantic/River Euphrates . Vamos/Heaven (lady in the radiator song) 4AD 1988.



Damien Breucker


Né au printemps 1971, Damien est un jeune poilu de 43 ans. Il a croisé Elton John chez un disquaire à Paris à l’âge de 15 ans et a travaillé 10 ans dans une librairie-galerie à Liège. Iggy Pop lui a dédicacé une chanson sur scène au début des années 90. Il garde précieusement son autographe de Nick Cave.

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