La chronique de Damien Breucker // Je ne tiens pas debout

// 03/03/2015

Par Damien Breucker

L’expression Rock’n’Roll signifie également « danser » et si Elvis Presley fit scandale avec son déhanchement sexy et révolutionnaire, c’est sans aucun doute du côté de Carl Perkins et de son célèbre Blue Suede Shoes que l’on doit se tourner pour comprendre la danse des âmes perverties.

Le cri de résistance accompagnait le geste pour mieux contester l’Amérique puritaine des années 50. La mimique constituait le panneton nécessaire au chant, le tissu sous-cutané d’un expressionnisme endiablé. La danse, le jeu des jambes, les ondulations savantes des vipères électriques semblaient soigner les blessures de guerre des militaires.

Mais le Rock évolue, son expression corporelle avance avec lui et si la catharsis reste obligatoire face à un monde impitoyable, les comédiens négligent un peu le côté organique et biologique pour se concentrer d’avantage sur un point d’appui plus mécanique, en déséquilibre. Gesticuler sur un socle fixe ne suffit plus pour exprimer à la fois l’acte sexuel et la colère, il faut désormais compter les nuages, tutoyer les anges, s’envoler vers les cieux pour comprendre son corps et son âme. Je ne tiens pas debout est une déclaration d’amour aux pantomimes, aux équilibristes de tous bords. Les suspendus sont les nouveaux héros de la danse moderne.

Dans la Tribu d’Henri Michaux il manquait le footballeur flexible aux gestes techniques pointus et à l’équilibre précaire. Sans fond, le corps ne se pose pas sur les essieux, son jeu tient pourtant debout mais il a remplacé les chaussures en daim bleu par des charentaises légères et confortables pour enjamber les cumulus.

On retrouve bien évidemment cette pratique ancestrale chez la délicieuse Christine & The Queens avec sa danse dépouillée et lunaire mais la même analyse génétique a été pratiquée au sein même du groupe Oscar and The Wolf chez qui les scientifiques ont découvert des hormones « ondulatoires » féminines.

Philosophiquement ce fait artistique n’est pas conceptuel, il est avant tout génétique et deviendra par la suite culturel. L’ondulation de la Nouvelle Vague louche plus du côté de Stravinsky que d’Elvis et cette mécanique ondulée, raffinée, place David Byrne en maître absolu de la déca-danse. N’est-ce pas la tête pensante des Talking Heads qui a popularisé la gestuelle sinueuse ?
Si Elvis est un Dieu pour les danseurs, le groupe Kraftwerk accompagne harmonieusement la révolution de la mécanique ondulatoire (sur un socle fixe chez eux). Certes, le mouvement est angulaire mais le groupe participe activement aux changements des pratiques et des croyances. Le langage corporel évolue vers une négation du corps et de son expression pour conceptualiser et réduire au minimum les éléments de l’agitation pop. L’huile remplace le sang dans l’éternel combat des anciens et des modernes.

Pour comprendre ces phénomènes, il faut se pencher sur la philosophie américaine du 19ème siècle et plus particulièrement sur le courant philosophique transcendantaliste qui se tenait à l’écart de la vie politique et économique du pays. Pour eux, les machines seront remplacées par d’autres machines, un ordre social fera place à un autre et il ne se passera strictement rien si la nature ne trouve pas rapidement une place importante au sein de ces changements. Les transcendantalistes sont influencés par les romantiques allemands et leur vision de la nature n’est plus seulement liée à la géométrie et à la mécanique pure. Harmoniser la nature était une des préoccupations principales de ce mouvement philosophique et littéraire.

Nous n’avons pas abandonné l’idée de comprendre le pouvoir de la danse à travers la mécanique ondulatoire (sur un plan fixe ou mouvant) mais la Nouvelle Vague artistique sinueuse se retrouve confrontée à un dilemme cornélien et houleux. Si le danseur n’invite pas la nature dans ses pas mécaniques, il risque simplement de ne plus tenir debout. Le tout est une question d’équilibre.
La philosophie anglo-saxonne nous éclaire un peu plus grâce à Charles Sanders Peirce (1839-1914) et son pragmatisme métaphysique qui met l’accent sur la notion d’incertitude dans les sciences. Il ne pensait pas que l’évolution des espèces (et donc de la danse) était liée uniquement par des moyens mécaniques. Le hasard et l’amour jouent aussi un rôle considérable dans ce jus de jambes.
Flaubert parlait simplement d’ondulations de houle.

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