La chronique de Damien Breucker // La bibliothèque musicale de Brian E

// 31/03/2015

Par Damien Breucker

Dans la peau de Brian E

Avant de commencer à lire cet article, nous voudrions attirer l’attention des quelques lecteurs potentiels sur les différentes manières d’aborder le sens des lectures. Il est tout à fait possible de commencer par le début. Le découpage des mots et l’assemblage des nouveaux groupes grammaticaux sont recommandés afin de rendre la lecture plus fluide ou plus serrée selon l’humeur du jour.

- Les amateurs de facéties rangeront dans des rayonnages en bois ou en métal, L’Histoire posthume du cinéma américain entre Le dictionnaire obsessionnel du rock et un atlas sur l’Afrique de l’Ouest.
- Existe-t-il à San Francisco une bibliothèque assez vaste pour accueillir les écrits beatniks, les soirées de l’UFO Club ou celles du Roxy ?

Nous tenterons également d’expliquer (Brian E dit toujours nous) comment une étagère peut soutenir à la fois le réel, l’imaginaire, le matériel et l’immatériel, car, entre les lignes, à la croisée d’une couverture souple et d’un plat d’une reliure, se trouve le tempo des lettres.
Le télescopage de la musique, du cinéma et de la littérature en nos murs provoque le classement inopiné des lieux, des styles et des époques. Une information riche sur l’identité culturelle se dévoile peu à peu aux visiteurs. Mais n’est-ce pas un des rôles de nos bibliothèques musicales en papier ?
Nos classements, désordres et névroses peuvent répondre aux questions aussi existentielles qu’inutiles : « What is jazz ?, What is rock ? ». Fats Waller répondit à cette question en s’adressant un jour à une dame après un long soupir : « Madame, si vous ne le savez pas encore, laissez tomber ! ».
Nos étagères partagent souvent des secrets, des désirs inavouables et nos rangements révèlent du caractère, proposent quelques définitions.

Assembler ou ranger ?
D’un point de vue plus réaliste, le mélange des cultures musicales européennes et africaines est certainement le point jazz, le début des cartes, une rencontre douteuse de deux traditions. Pour reprendre les règles d’un jeu littéraire célèbre, le découpage de quelques frontières musicales et géographiques peuvent provoquer une explosion culturelle. Alors pourquoi ranger ?
Il nous semble que l’assemblage du « rayonnage » donne une définition plus précise des cultures musicales et des rencontres. La juxtaposition des tranches et des typographies des livres parlant des musiques nous en apprend beaucoup sur les attitudes culturelles. La nuit au musée les lettres créent du swing.
La compréhension d’une œuvre d’art assemblée résulterait de la rencontre entre la délicatesse d’une page (une sorte de mise en forme d’une tradition orale ou écrite) et de la spiritualité. Le langage musical depuis Pythagore évolue vers l’écrit et la bibliothèque suédoise accueille désormais Gaston Bachelard et Johnny Rotten. Nous vivons une évolution, une trajectoire sans un point d’appui, la musique s’articule autour d’un équilibre entre des tranches rognées et des dos brochés, le rythme se crée autour des grands tirages aux pages non découpées.

Parcourir la bibliothèque sans l’ouvrir
C’est donc après avoir classé d’innombrables livres, après avoir compilé des centaines d’histoires macabres et alcoolisées, que l’historien américain du crime musical se tourna naturellement vers l’assemblage et le découpage d’histoires. Le célèbre bibliothécaire Brian E entra en piste pour proposer des compositions expérimentales. Par définition, l’expérimentation musicale reste en dehors de l’objet temporel défini et organisé. L’expérience du temps est la base du travail du bibliothécaire qui, s’échappant des chants des églises américaines, bâtira une cathédrale sonore relevant de la coutume écrite et nourrie d’éléments variés traditionnels et disparates. Il reliera des mondes étranges, inventera des langues muettes aux tranchefiles soignées. Son livre, écrit dans l’espace, se trouve entre une biographie de David Bowie et un manifeste futuriste de 1913. Le dos est recouvert d’un cuir d’une rare élégance et le papier bible reste fragile au toucher.

La superposition des calques
Pour rappel, le rayonnage est aussi une opération délicate par laquelle on trace des rayons dans un champ ou dans du plastique. Le rôle du lecteur devant ce spectacle abstrait demeure primordial. Il prend un malin plaisir à superposer des films imprimés. Cette superposition crée par transparence de nouveaux horizons. Il peut ainsi en toute liberté partir des champs cultivés des campagnes flamandes, traverser le désert américain et se retrouver dans une gare allemande. Suite à une collision artistique importante, ces découpages littéraires et /ou sonores, interviennent à l’intérieur du sillon. La lecture devient aléatoire. D’autres univers seront désormais possibles grâce à cette lecture hasardeuse. Des montagnes seront érigées en Hollande par les N et les œuvres de Raymond Q et de l’Oulipo deviendront des jeux pour les écrivains de tous bords.

Livre pour non-lecteurs
Brian E propose une confrontation théorique entre le silence de John C et les souvenirs de Georges P dans son désormais célèbre livre pour non-lecteurs (actuellement hors commerce).
En découvrant l’avant-garde artistique de Musique pour non- musiciens, il deviendra le bibliothécaire le plus célèbre au monde et partira avec ses nombreuses plumes, ses reliures argentées et ses cheveux blonds à la conquête des mondes inconnus.

Sa bibliothèque contient des énergies, de la vitesse et bien sûr du silence. On y trouve des bandes magnétiques, des mélodies inachevées, des ébauches et du maquillage féminin.
Physiquement chauve, son monde s’est construit sur des ruines idéalisées, des rangements et des collaborations. Il a simplement ouvert la porte à de nombreux créateurs qui ont puisé chez lui des trésors, des papiers, des ciseaux et des bouts de ficelle.

Illustration : Laurent d’Ursel

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