La chronique de Damien Breucker // Mise à nu : White Light / White Heat

// 25/05/2016

Par Damien Breucker

White Light / White Heat est un manifeste féministe.

Précautionneuse, la féministe est malheureusement devenue moralisatrice mais tout commence sur la table d’opération, une lumière blanche nous éblouit, le concept d’œuvre d’art aveugle les sourds. Une révolution de velours était possible, l’engagement poétique remplaçait la politique. Rideau.


Comme l’indique cette magnifique phrase extraite du roman Pas Pleurer de Lydie Salvayre : « J’aime mieux faire la pute en ville » qui claque comme une déclaration d’amour à la résistance et au refus du compromis, il est apparu que tout n’avait pas été dit sur Lady Godiva et sur son opération dans l’antichambre du Velvet Underground. Le personnage de Lydie Salvayre (tout comme Lady Godiva) est un modèle pour les féministes de tous bords, elle ne voudrait être en aucun cas « la boniche chez les bourgeois ». Adoptée elle aussi par les rockeurs, elle signe un pacte avec le diable tout comme Lady Godiva sur la table du médecin ou en ville. Ode à la rue.

Lady Godiva’s Operation
(L’opération de Lady Godiva) est une composition de Lou Reed sur l’album White Light / White Heat chantée par John Cale avec des incursions de Sterling Morrison et de Lou Reed. C’est aussi l’histoire d’un personnage mythique, fondateur de la ville de Coventry. Bruno Blum, dans sa biographie consacrée à Lou Reed Electric Dandy, nous donne quelques explications sur l’opération de la charmante aristocrate britannique. Femme de caractère (1040-1080), mariée à Leofric (ça ne s’invente pas), un riche éleveur de moutons, elle consacra notamment sa fortune à la construction de l’abbaye Sainte Eunice. Formant un duo philanthrope avec son mari pour instruire les gueux, Lady Godiva (excellente cavalière au demeurant) demanda un jour à son mari de retirer quelques taxes. Il donna son accord à une seule condition, elle devra s’exposer nue face aux regards du peuple. Lady Godiva accepta et traversa la ville en tenue d’Eve et à cheval.

Ce récit médiéval et esthétique reste un texte fondateur sur la glorification des corps dans la culture anglo-saxonne. Symbole de la perfection divine, la dame nue n’en finit pas de perturber les âmes. Lou Reed détourna le mythe et rendit la belle Lady esclave morbide de son esthétisme provocateur. Lady Godiva’s Operation est une chanson sur l’avortement qui, sur l’album, précède le sublime Here She Comes Now (La voilà qui jouit) au texte court et explicite. Lou Reed déclarera plus tard que les groupes de la côte Ouest aimaient les drogues douces, eux ils aimaient les drogues dures.

White Light / White Heat est un album de 1968, le deuxième du groupe juste après l’album à la banane et déjà le dernier avec John Cale. Plaquette dépourvue de production, d’arrangements, en noir et blanc. Le décor s’organise, un noir sale et arrogant, une lumière blanche aveuglante, muette, délicate comme un scalpel sur une table d’opération avec un chirurgien dealer et criminel. Les lumières investissent l’album, on ne peut pas aller plus loin, le Juif décadent donnera cependant la réplique apocalyptique à son œuvre des années plus tard en 1975 avec un Metal Machine Music juste au-dessus du volcan.

Mais la lumière blanche ne dominera plus le cerveau des sectes, elle sera remplacée par un mur métallique. White Light / White Heat est un hommage à la femme de la rue, un hommage cru et charnel à la fois, un album féministe du début à la fin, l’album arty fine plume qui donna naissance au bruit blanc. Tout est dans la boîte, la typographie est soignée en blanc sur un fond noir comme pour fixer une théorie du chaos où les fleurs ne poussent plus. Seul, le cancer de la société esquisse un pas de danse. Lou Reed opère en jaloux, déchire le son et découpe ses mots assassins sur Lady Godiva pour finir avec la sœur R(a)y et son improvisation hardcore proche du jazz poétique d’Ornette Coleman (17 minutes d’enfer blanc).

On peut rêver. Non, il existe. Un album entre la vie et la mort où le spirituel reprend une place importante et où la poubelle de rue retrouve sa place dans l’art contemporain. Lou Reed navigue et chavire comme ses personnages et l’échec total du disque fera éclater au grand jour la vessie de l’homme, l’avortement de la femme et donnera définitivement raison au couple Reed/Cale.
Nous sommes en 1968, l’avortement est condamnable et composer un bon album de Rock and Roll sans drogues est une utopie.
Ode à l’urine. Fin du chapitre

Les superbes lumières roses acidulées et le sucre Candy remplaceront définitivement les orages et les surcharges électriques de White Light / White Heat.
J’aime mieux faire la pute en ville

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