La chronique de Damien Breucker // Patti Smith à l'AB : les chevaux du plaisir

// 29/10/2015

Par Damien Breucker

Patti Smith la poétesse fête les 40 ans de «Horses» à l'Ancienne Belgique de Bruxelles après sa visite au Bam de Mons et quelques concerts/performances à l'Olympia de Paris.

Contexte

La chanteuse américaine Patti Smith, dont on connaît le culte qu’elle voue au poète Arthur Rimbaud, a effectué une visite rapide à Mons avant ses concerts parisiens pour retrouver les traces de Paul Verlaine qui y séjourna entre juillet 1873 et janvier 1875. Pour rappel, Verlaine fut incarcéré à la prison de la ville après sa condamnation pour avoir tiré deux coups de revolver sur Rimbaud dans un hôtel de Bruxelles. Nous y voilà. Bruxelles ma belle retient son souffle avant les premiers accords du légendaire Horses qui sera joué dans son intégralité.

Horses
Le chef-d'oeuvre Horses est enregistré entre 1974 et 1975 dans la ville où vit la famille de Pat Smith dans le New Jersey. Elle travaille à la Piss Factory, une usine qui donnera son nom à la face B du simple Hey Joe enregistré avec Tom Verlaine du groupe Télévision et qui se retrouvera plus tard sur l'excellente compilation Land (1975-2002). Les bases du protopunk venaient d'être écrites en 1974. Véritable tournant dans l' histoire du rock, Horses est adulte, littéraire et a pour ambition de mettre en parallèle le Velvet Underground pour la liberté musicale et Bob Dylan pour la poésie engagée. Patti Smith imposera la femme dans le milieu rock et se hissera par la même occasion au panthéon de la musique cérébrale et énergique.

Envouté par la littérature française et plus particulièrement par l'existentialisme, l'album s'ouvre sur le très élégiaque Gloria (In Excelsis deo) -Monument historique rendant hommage à Van Morrison pour la forme et à la femme "objet" désirable pour le fond- au sein duquel Patti Smith réussit l’inversion du point de vue en prenant la place de l’homme dans ce morceau à l'ouverture lente mais fracassante.

"Jésus est mort pour les péchés de quelqu'un, mais pas pour les miens".
La plupart des titres, Land, Elegie, Redondo Beach et Birdland, parlent de la mort avec une certaine vigueur. Break it up retrace un rêve dans lequel Jim Morrison se libère de ses chaînes comme Prométhée (morceau écrit avec la complicité de Tom Verlaine). L'influence est énorme : des Smiths à Siouxsie and the Banshees en passant bien sûr par Pj Harvey, l' album Horses sera aussi un élément déclencheur pour Michael Stipe et la formation de son groupe REM. Le très féroce Free Money et Horses seront les deux grands moments de la soirée.

‏Robert Mapplethorpe
La photographie illustrant la pochette de l’album est l’oeuvre de Robert Mapplethorpe (le concert s'ouvre d'ailleurs avec une lecture d'un poème écrit au dos du 33t). Ce portrait contrasté en noir et blanc bouscule l’image de la femme dans le rock par son côté « androgyne ». Dans son livre culte Just Kids, Patti Smith nous explique la genèse du cliché, proche de celui de Jean Genet posant pour le photographe Brassaï. Genet portait une chemise blanche immaculée dont les manches étaient roulées. Le portrait de Patti Smith devait être « vrai », sans taches. Une broche en forme de cheval orne la veste noire de l’artiste. On peut ressentir l'attente, ce moment propice pour fixer l'instant. C'est vers la fin d'une après-midi remplie de nuages qu'un prisme lumineux fit son apparition. Elle prend la pose (pense à autre chose). Il attend la lumière. Elle jette sa veste sur son épaule. Habitée par les références, elle veut ressembler à Sinatra. On parle d'une planche-contact et de la magie d'une photographie...

Quand Patti Smith regarde aujourd'hui cette pochette, elle nous explique qu'elle ne se voit pas mais qu'elle se voit avec Mapplethorpe.

Arista refusera cette photographie en raison du duvet sur la lèvre supérieure de l'artiste car l'image tranche avec l’énergie sexuelle du disque. L'histoire donnera raison à la chanteuse.

Open book
Jouer Horses dans son intégralité en 2015 consiste à rentrer dans un grand livre ouvert sur la création. Sur scène, le guitariste Lenny Kaye et le batteur Jay Dee Daugherty sont présents ainsi que les fantômes de Fred «Sonic» Smith et de Robert Mapplethorpe. Le fils de Patti Smith est de la partie et nous ramène aux origines de la guitare américaine façon Velvet Underground pour le plus grand plaisir de nos oreilles et de nos yeux. Notre rapport au temps s'en retrouve bouleversé. L’oeuvre est teintée d'une forme de naïveté propre à cette époque et d'une douce désinvolture exigeante. Tant mieux!

La deuxième partie sera réservée aux grands classiques de la dame. Dancing Barefoot, Because the Night, Banga, Beneath the Southern Cross viendront se placer entre un medley du Velvet Underground (Rock and Roll, I'm waiting for the man, White light-White heat, sans madame Smith, rentrée en loge pour la trilogie mais avec Lenny Kaye pour assurer la partie vocale).

Le très communiste People Have the Power et l'apocalyptique My Generation (l’hymne des Who, inclus en bonus live un an après la sortie de Horses) viennent clôturer deux heures d'un concert généreux. Facilement, Patti Smith cassa ses cordes de guitare à l'Ancienne Belgique. Grande pourvoyeuse de cordes, à vertu purgative, affamée, elle se débarrassa de son os de race jersiaise tel Charles Baudelaire sur les trottoirs de Bruxelles. Joyeux anniversaire Horses!

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