La chronique de Damien Breucker // Robert Johnson et Daniel Johnston

// 27/05/2015

Par Damien Breucker

Robert Johnson et Daniel Johnston.

Robert Johnson est un artiste américain né en 1911, il chante et joue du blues comme un esclave noir jusqu’à sa mort tragique en 1938. Si il a influencé entre autres les Rolling Stones et Bob Dylan, sa vie ressemble plus à un polar sous un soleil de plomb et à un conte de fées toxique qu’à une histoire courte pour endormir les enfants sages.

Dans le premier dictionnaire du Rock paru chez Robert Laffont (2000), entre Robert Johnson et Daniel Johnston se trouve Wilko Johnson, ce pauvre chanteur et guitariste oublié de tous mais qui joua un rôle important au sein de la formation du Dr. Feelgood. (Il injectera une bonne dose de brutalité dans les cordes du groupe mais les autres membres n’accepteront jamais cette révolution rythmique et esthétique).

Mais retournons donc aux crudités, à la base, en mettant hors du jeu Wilko Johnson, ce tâcheron lumineux du punk bluesy.

Sans T

Septante années séparent Robert et Daniel. L’excentricité et la culture américaine lient les deux artistes. Seule, la lettre T différencie les noms. Le T du Texas sans doute pour Daniel et sa santé fragile. - Il découvre peut-être malgré lui, le diable sortant du Mississipi, si cher à Robert -. Johnson n’était pas le véritable nom de Robert.

La nudité de la musique les rassemble. L’harmonie bordélique chez l’un et la soif chez l’autre, accentuent les deux trajectoires atypiques et accidentées. Les parcours succincts et en partie inachevés les placent malgré tout parmi les grandes légendes du Rock’n’Roll.

C’est l’histoire de deux cowboys solitaires. Robert reste la référence ultime du Blues du Mississipi et Daniel est l’éternel génie de la lampe d’hôpital.

Le mauvais alcool accompagne Robert et les médicaments soulagent la santé de Daniel. Robert a le blues, les traces des verres de whisky collent sur la table et remplacent les formes généreuses des nus bleus évanescents qui seront matérialisés par Yves Klein des années plus tard. Daniel emmène son folk dans les brumes de son esprit et devient un modèle pour toute une génération d’artistes issus d’univers variés. De Nirvana à la famille de l’antifolk (Jeffrey Lewis, Adam Green…) Daniel Johnston traine ses notes comme le porte parole des antihéros et de l’incompétence technique. La famille est spontanée. Robert et Daniel remportent tous les combats des petits. Robert est un alcoolique profond, non mondain (il existe aussi des alcooliques mondains et profonds). Sa vie est une œuvre d’art, l’enfer de Dante. Sa famille cultive la terre et il apprend le blues rural mais contrairement à Daniel, Robert sait manier le manche comme on dit. Daniel est un multi-instrumentiste triste et travaille sur des jouets en plastiques, diffuse son art dans les années 80 via des cassettes (petites bandes magnétiques protégées par un élégant boitier en plastique), raconte sa vie, assemble des histoires populaires issues de séries télévisées et fouille dans la discothèque familiale afin de dénicher quelques disques de jazz (délicieuses crêpes noires pouvant atteindre les 180 grammes, protégées par un épais carton plié). Il secouera la bible et la télévision, il puisera dans les écrits divins afin de mieux définir sa poésie sonore et ses textes.

C’est également du côté du religieux qu’il faut chercher un sens aux textes de Robert Johnson, l’ange maudit du blues. Me and the Devil Blues en est l’illustration profonde, intime et parfaite.

Cette chanson est une ballade avec Satan, son arrêt de mort. Robert terminera sa course à vingt-sept ans. Enterrez mon corps au bord de la route / Et ma méchante âme pourra prendre l’autocar pour s’en aller. Il ne pensait pas si bien dire. Le corps imbibé de whisky et de strychnine à la suite d’un empoisonnement provoqué par un mari jaloux, Robert sera enterré au bord d’une autoroute, faisant passer, plus d’un demi-siècle plus tard, la vie et l’œuvre d’Amy Winehouse pour une longue ligne droite sans embuches.

Vénéré par le milieu alternatif et avant de prendre son envolée au début des années 90 avec un encadrement professionnel et discret lui laissant les pleins pouvoirs, Daniel sera sauvé de la folie par deux médecins du groupe Sonic Youth : Steve Shelley et Lee Renaldo. Ils vont enregistrer un album moins bricolé mais très libre. 1990 sera une pièce maîtresse dans la carrière de Daniel, une œuvre minimaliste remplie d’espoir et de désillusion.

Le bonheur est dans le crime

Il faut se rendre du côté des grands criminels de l’histoire pour comprendre l’esthétique de Robert et de la musique noire américaine du 20 iéme siècle. C’est à travers la figure emblématique de Stagger Lee, un brigand noir américain devenu un mythe pour la culture Black dans les années 60 et 70 qu’il faut se pencher. Greil Marcus écrit ceci dans son célèbre Mystery Train : « Stagger Lee a descendu Billy (…) L’écho de ces mots se répercute depuis le tube rock’n’roll de Lloyd Price à travers cinquante ans de culture noire, faisant défiler des milliers et des milliers de Stagger Lee et de Billy, pour remonter vers sa source cachée… ». Cette source cachée du mal serait la vie de Robert, un bout du Mississipi, une partie de l’Amérique. Le mysticisme chrétien des Noirs du Delta poussera Robert à signer un pacte avec le diable. Moi et le diable nous marchons côte à côte / Et je vais battre ma femme. Nous retrouvonscette joyeuseté conjugale dans toute l’œuvre de Johnson. Son esthétique brutale et ses difficultés relationnelles influenceront considérablement Bob Dylan, Robert Crumb et bien évidemment les Rolling Stones qui en sont les grands héritiers.

Pour Robert, la frontière entre le bien et le mal est très mince. Sa musique et sa vie sont gorgés d’alcool, de liberté et de crimes. Il faut lire son travail comme un polar ou un western intemporel. Je t’aime / Je te tue reste le paradoxe américain. On retrouve bien sûr les clichés du genre dans le gangsta rap mais aussi dans la réussite éphémère du chanteur de Jazz. La mauvaise graine sera introduite chez les Rolling Stones avec cette incroyable reprise de Love in Vain en 1969. Sympathy for the Devil.

Robert est né avant Elvis et Daniel sauve le roi.

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