La chronique de Damien Breucker // Spector vs Cohen

// 17/09/2015

Par Damien Breucker

Cinq ans après la naissance de son fils Adam et la sortie de son recueil de poésies The Energy of Slaves, Léonard Cohen eut la drôle d’idée de collaborer avec le célèbre producteur Phil Spector. Death of a Ladies’ Man est son cinquième album studio, paru en 1977. Après le succès relatif du merveilleux New Skin for the Old Ceremony en 1974, Cohen quitte les tonalités dépouillées pour se consacrer à l’enregistrement de ce chef-d’œuvre méconnu et d’avant-garde qu’est Death Of a Ladies’ Man.

En 1971, New Skin for the Old Ceremony s’éloignait déjà quelque peu des ambiances folk intégristes de Songs of Love and Hate pour célébrer les aventures mystiques d’un barde romantique muni de mélodies évidentes et éblouissantes. En collaborant avec Phil Spector en 1977, Cohen frappa un grand coup dans sa carrière. La recherche d’une reconnaissance auprès d’un plus large public n’explique pas tout pour comprendre ce disque étrange.

Cohen n'a jamais réussi à atteindre le succès aux Etats-Unis, c’est peut-être aussi pour cette raison qu’il a fait appel à Spector. Avec sa technique de production Wall of Sound dans les années 1960, Spector a connu une renaissance internationale dans les années septante en produisant des albums pour John Lennon (un projet de rock and roll oldies appelé Roots qui sortira en 1975 sous le titre Rock 'n' Roll) et pour George Harrison (le célèbre All Things Must Pass).

Alors pourquoi parler de ce disque de Léonard Cohen en 2015 ? Tout d’abord parce qu’il figure parmi les albums les plus-sous estimés dans la carrière du maître - même certains fans hardcore sont déçus d’avoir cette galette chez eux. C’est déjà une bonne raison de s’y attarder. Entre proto-disco (nous sommes en 1977) et fête de quartier (toutes périodes confondues), Death Of a Ladies’ Man reste intriguant du début à la fin. Les morceaux ne brillent pas par la présence de l’auteur. Il s’est vu confisquer ses bandes. Il ne considérait pas ses voix enregistrées définitives, elles étaient simplement les voix «guide» pour les musiciens. Sa poésie mystique entourée par le Wall of Sound de Spector - déjà auteur de Be My Baby - laissait entrevoir un résultat artistique et commercial du plus haut niveau. Au final, les idées et l’écriture seront repoussées au profit d’une production minutieuse mais encombrante.


Un album entre chaud et froid…

Nous ne reviendrons pas sur le comportement de Spector qui, une fois de plus, entraine bien des disputes en studio. Il y avait beaucoup d'armes et beaucoup d'alcool, les gardes du corps étaient lourdement armés.
L’homme à l’artillerie lourde et aux orchestrations wagnériennes laissa pourtant Cohen dans des ambiances fumeuses et lyriques. Paper Thin Hotel entretient toujours un mystérieux rapport entre la beat génération et les frères… Coen de Barton Fink (on oublie un instant la chronologie et l’orthographe). Le papier peint de l’hôtel se décolle, le whisky trône sur le bureau, la sueur coule sur le front de l’écrivain. Dylan et Ginsberg font les chœurs sur l’irréprochable Don’t Go Home With Your Hard-On.



Tournons la plage. Spector aurait invité Cohen à son domicile. Il faisait chaud, lourd. Un air étouffant entourait sa maison. Selon la légende, il ne demanda pas à Cohen de se déshabiller, ce n’était pas son genre. Phil en seigneur verrouilla la porte pour se retrouver seul avec le maître. Fortuné sur le retour, son fulgurant passé derrière lui, Phil ne comptait pas, il aimait. L’air conditionné dans ce rêve américain n’était qu’une broutille après tout, il faisait très froid à l’intérieur. Un des deux protagonistes aurait dit: « Tant que nous sommes enfermés, nous pourrions aussi bien écrire des chansons ensemble ». Ils sont allés au piano et ont commencé la nuit. Pendant un mois, ils ont écrit, ils ont bu. Cohen se souvient d’une période généreuse, riche artistiquement mais il a dû porter un pardessus presque constamment pour travailler dans la maison frigo de Spector.

Famous Blue Raincoat ne figure pas sur l’album mais illustre parfaitement le rapport entre les deux hommes. Cohen laissera même par la suite son pardessus à Nick Cave pour les versions et les reprises larges et vaporeuses de son œuvre froide. Toujours selon la légende.

It's four in the morning, the end of December /I'm writing you now just to see if you're better/New York is cold, but I like where I'm living

…qui sent la bête

Nous avons droit à un album séminal (oui ça pue), la plupart des chansons abordent les thèmes de la sexualité débridée et du voyeurisme - Les murs de cet hôtel sont très minces / La nuit dernière, je vous ai entendu faire l'amour avec lui.



La poésie de Cohen est ampoulée par le studio de Spector. Entre grandeur et décadence, à classer dans une boîte avec les plus belles productions spectoriennes des 60’s, l’ambiguïté demeure. Cohen en chantera peu de morceaux sur scène à l’aube des 80’s, privilégiant surtout ses morceaux plus classiques et voulant sans doute effacer le côté « Bee Gees » de l’époque pour revenir à des choses plus simples (ce qu’il fera avec Recent Songs en 1979).

Loin des Evangiles, la fraternité que chante Cohen sent la bête qui transpire. On est plus proche d’un buffet froid dans un all inclusive avec la chemise ouverte à table que dans une gargote de Los Angeles en complet noir. Et c’est justement dans cette dualité que réside la beauté de ce disque faussement raté à défaut d’être la pièce maîtresse de la discographie de Cohen. La rencontre poussive entre l’élégance et le couillu définit finalement cet album enchanteur aux mille facettes charmantes. Mais Seigneur, on vous pardonne le pire du meilleur.


Death of a Ladies’ Man - Léonard Cohen.(1977)

True Love Leaves No Traces
Iodine
Paper Thin Hotel
Memories
I Left a Woman Waiting
Don't Go Home with Your Hard-On
Fingerprints
Death of a Ladies’ Man

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