La chronique de Damien Breucker // Thelonius Monk ou la révolution lente

// 16/03/2016

Par Damien Breucker

Si le rock est l’enfant du blues, le jazz serait le géniteur de la musique indépendante ou loufoque. Thelonius Monk, pianiste et compositeur de jazz américain est un personnage atypique dans le monde du jazz bebop et post bebop.

Autodidacte, Thelonius Monk restera éternellement en marge de son époque. La sonorité qui se dégage du style Monk ne donne pas la furieuse envie de faire la fête malgré le côté enjoué des thèmes. L’artiste ne copie pas les autres protagonistes de son siècle. Acide, informel, proche parent des vents et des tempêtes, esprit libre en quête d’aventures sonores, Thelonius Monk est un être inachevé. Ni chef de file, ni solitaire, c’est à force de repousser les limites du possible en évoquant la décadence qu’il demeurera à jamais un personnage à part dans la musique au sens large du terme. Une sorte de Marcel Duchamp de la musique moderne.

Mais pourquoi se pencher sur le cas Monk ? Pourquoi parler de Monk quand on porte un regard sur la musique pop ?

Le jazzman est avant tout un novateur dans la manière de considérer le soliste et l’accompagnateur, il se comporte en briseur d’idées. Son style est un contraste entre l’extrême grave et l’extrême aigu. Grand pionnier des retards, des rythmes décalés et des anticipations, ce créateur formel est une des influences majeures de la musique pop occidentale. Le grand Miles Davis en personne ne cachait pas sa gène face à Monk, il tolérait mal sa façon de s’opposer au soliste, de le contredire. Monk créait une ligne polémique. C’est dans l’interruption et dans la rupture dans le temps qu’il se démarque en tout point du jazz classique tout en se rapprochant de la pop.

Monk brise l’académisme

Il crée le décalage temporel tout en jouant les mêmes thèmes ou standards et c’est en étirant curieusement la mélodie qu’il crée la lenteur.
Sur The Man I love avec Miles Davis et Milton Jackson, il se révolte, s’endort en inventant la note bleue, celle du sommeil.
Il ne joue pas du free jazz, il respire le « free », la distance. La modalité est intégrée, réduite à sa plus simple expression. On peut parler de transgression des règles de l’harmonie fonctionnelle sans aucun point d’appui, sans aucune direction.

Asleep

La version de Gershwin de The Man I love devient méconnaissable, la section rythmique joue à une vitesse normale, l’auditeur se retrouve ainsi encadré, dorloté presque materné. Monk en fidèle escargot de la route ralentit son rythme, le thème, la balade. Pour assurer la pulsation régulière, les musiciens travaillent pendant que le silence de Monk se fait ressentir. Miles Davis s’inquiète et lui lance un appel mystique avec sa trompette comme pour le secouer et le sortir de sa torpeur. Monk devient ainsi le grand idéaliste du jazz, le paresseux des étoiles. En se réveillant, il retourne à nouveau dans le jeu, dans le thème, dans le morceau.

Le décalage temporel, l’introduction de structures mobiles asymétriques à une structure fixe est une des bases de la modernité.
De la seconde mystique de Monk aux murs de bruits qui couvrent les mélodies écrites en passant par les blancs laissés par certains artistes « free » pop ou rock, le refus de l’académisme reste la seule raison de vivre pour certains artistes. On dit de Monk qu’il est un grand organisateur, qu’il a su créer l’atonalité dans la tonalité. Une chose est sûre, la violence austère offre du sens aux objets musicaux non identifiés. Faites de beaux rêves.


Damien Breucker

Né au printemps 1971, Damien est un jeune poilu de 43 ans. Il a croisé Elton John chez un disquaire à Paris à l’âge de 15 ans et a travaillé 10 ans dans une librairie-galerie à Liège. Iggy Pop lui a dédicacé une chanson sur scène au début des années 90. Il garde précieusement son autographe de Nick Cave.

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