La poésie de Roubaix

// 19/11/2015

Par Maxence de Double Françoise

Il y a quarante ans, presque jour pour jour, disparaissait le compositeur de musiques de film François de Roubaix, dans un tragique accident de plongée, à l’âge de 36 ans. A partir de ce moment, et pendant longtemps, sa musique resta un secret d'initié. On pouvait juste apercevoir son nom au détour de quelques génériques à l'occasion de rares rediffusions de tel ou tel film français ou série TV : juste de quoi s'en faire une image floue et intrigante, son patronyme ajoutant une couche de mystère supplémentaire.

Ses musiques détonnaient du reste de la production musicale pour l'image. Frappé par la musique de fin d'un vieil épisode du Commissaire Moulin on se demandait comment était fait ce "machin", d'où venaient ces sons. En lisant le nom "François de Roubaix", on imaginait un type très sérieux au look strict, plus ou moins aristocrate, avec des lunettes, travaillant peut-être à l'IRCAM : assez loin de ce qu'il était en fait. Durant toute cette période pré-internet, pré-réédition CD à-tout-va, pré-rétromania, les plus chanceux ont tout de même eu accès aux 3 compilations vinyles Les plus belles musiques de film sur lesquelles on pouvait voir des photos de l'homme en train de jouer de la guitare.

Au tournant des années 90 et 2000 sortent successivement trois excellentes compilations des œuvres de François de Roubaix (réalisées par le non moins excellent Stéphane Lerouge, épuisées depuis). A partir de là, le culte "de Roubaix" prend son envol. Dans nos pays francophones, il est devenu l'une des références incontournables à citer pour les musiciens producteurs, collectionneurs de vieux synthés et de vinyles. Son nom est irrémédiablement associé à la "musique électronique", quoi que désigne ce terme. La raison principale à cela, c'est la méthode de travail qu'adopte le compositeur à partir de 1972. Il est l'un des premiers, dans le monde, et encore plus en France, à s'installer un studio d'enregistrement chez lui : un home studio basé sur un magnétophone huit pistes et une collection d'instruments divers dont certains sont électroniques, et encore très nouveaux à l'époque. Dans cette grande pièce de l'appartement familial, de Roubaix passe ses soirées à jouer et à enregistrer divers instruments, superposant et mixant ainsi les différentes couches qui finissent par constituer les musiques qui lui sont commandées. Le samedi, il y organise des bœufs avec ses amis. Les rares images que l'on peut voir de lui au travail dans son laboratoire sonore fascinent beaucoup de musiciens pop et électro actuels, et entrent en résonance avec leur côté geek. Il est vrai aussi que les instruments et appareils de cette époque ont un côté plus visuel et insolite que les écrans de laptop auxquels nous sommes tous habitués aujourd'hui.

Ce qui est également notable, ce sont ses aptitudes de multi-instrumentiste. Même si les parties qu'il exécute ne sont pas d'une extrême virtuosité, elles requièrent déjà un certain niveau de maîtrise, sachant que les possibilités de montage et de correction étaient beaucoup plus limitées avant l'avènement de l'enregistrement numérique.

La particularité du son de Roubaix de cette période (qui dura seulement 3/4 ans, jusqu'à sa mort), ce sont les mariages entre instruments acoustiques et électroniques. Durant ce laps de temps, il produit beaucoup pour la TV et les films institutionnels, avec de très grandes réussites comme les bandes son des séries Mort d'un guide ou encore La mer est grande. Les thématiques de la montagne et de la mer (la mer étant sa deuxième grande passion avec la musique) l'inspirent particulièrement, car cet homme au mode de vie très citadin aime être en contact régulier avec la nature, notamment en Corse.

L'image du compositeur-bidouilleur d'électronique est un peu réductrice quant à son œuvre, et si on ne retient que cela de François de Roubaix, on passe à côté de l'essentiel. En réalité, de Roubaix était capable d'émouvoir avec peu et de faire chanter ou swinguer à peu près n'importe quel instrument : une petite flûte en bois, une vieille guitare un peu pourrie, ou tout simplement ses fameux sifflements.





Sa musique possède souvent une charge poétique forte. Elle est rarement dans le simple pastiche ou la musique de genre, son identité est assez marquée, de par ses ruptures harmoniques typiques et ses mélodies. C'est probablement ce qui fait qu'elle s'écoute aussi volontiers sans les images. Parmi les plus grandes réussites on peut citer ses multiples collaborations avec les réalisateurs Robert Enrico, José Giovanni, et Le samouraï de Jean-Pierre Melville. Et peut-être l'un des plus beaux, Les aventuriers (R.Enrico, 1967, avec Lino Ventura et Alain Delon), avec ses deux thèmes inoubliables, ici enchaînés :


De nombreuses fois samplé : Dernier domicile connu (J.Giovanni, 1970) :

Depuis ses premiers enregistrements pour des courts métrages au début des années soixante, de Roubaix a une démarche de recherche au niveau des timbres qu'il utilise : flûtes des Andes, sitar, ocarina, tablas africains, guimbarde, pianos désaccordés... Certains l'accusent parfois de faire du Morricone, car malheureusement le compositeur italien est beaucoup plus reconnu que lui, mais en fait ils sont simplement arrivés en même temps avec des idées d'orchestration proches. Il y a parfois certaines similitudes dans leurs compositions, mais chez Morricone, on est plus dans l'efficacité démonstrative et moins dans la sensibilité. Contrairement à lui, de Roubaix est un autodidacte qui s'est forgé en jouant d'abord du jazz Dixieland sur son trombone, la guitare étant son second instrument de prédilection. Son parcours atypique explique en grande partie l'identité si spéciale de ses musiques. En studio, de Roubaix emploie souvent des amis instrumentistes ainsi que lui-même, ce qui ajoute encore un supplément d'âme à ses productions. Même si à ses débuts il se fait aider pour écrire quelques orchestrations, il se forme très rapidement à cet art.

Passionné de plongée, François de Roubaix projetait de réaliser un livre rassemblant ses meilleures photos sous-marines. Malheureusement, une excursion dans une grotte au large de Ténérife lui fut fatale. Ce projet est donc resté en sommeil pendant près de quarante ans, mais cette année, il se matérialise enfin grâce au photographe François Louchet.

Pour (ré)écouter les musiques du compositeur, on a maintenant accès à un catalogue important dans la collection Écoutez le cinéma chez Universal Jazz. Pour ceux qui ne savent pas par où commencer, une excellente compilation vient de sortir dans cette même collection.
La musique de François de Roubaix retrouve même une seconde vie avec les concerts du Sacre du Tympan, formation de haut niveau menée par Fred Pallem.

P.S. : j'ai failli oublier ce grand classique!


Maxence (Double Françoise)

Musicien et manipulateur de sons, il est brun avec une raie sur le côté. Grand amateur de technologies obsolètes (dans le désorde : le super 8, les bandes magnétiques, les ordinateurs 8 bits, l'inspecteur Derrick, les OVNIs, la musique Pop, et probablement pire encore...), Maxence est aussi la moitié du duo Double Françoise.

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