Presse-citron

1488381773480-sleaford-mods-picture-6.jpg

Sleaford Mods rugit encore

// 15/03/2017
Par Gilles Syenave

Tous les fans de musique sont des drogués. Dans notre quête de sensations fortes, nous passons notre temps à rechercher le groupe, le disque où la simple chanson qui nous procurera le grand frisson. Souvent, c’est au détriment de notre vie sociale et professionnelle, dans un élan aussi futile que désespéré. Jusqu’au jour où l’on se prend une nouvelle claque qui nous rappelle la première fois où on a entendu « God Only Knows », « Blue Monday » ou « Smells Like Teen Spirit ». La découverte d’un son inédit provoque alors une décharge d’adrénaline pure, un bonheur instantané qui rend immédiatement cette quête essentielle. Si vous êtes accroc aux beats faméliques et à la gouaille britannique, c’est probablement ce que vous avez ressenti en découvrant Sleaford Mods.

Le duo, constitué de Jason Williamson et d’Andrew Fearn, existe depuis une dizaine d’années, mais ce n’est qu’avec l’album « Divide and Exit », paru en 2014, qu’il a réellement commencé à faire parler de lui. Depuis lors, les deux lascars ont encore publié un EP et deux autres albums, dont le petit dernier est baptisé « English Tapas ». Il s’agit de leur première production pour un label d’envergure, en l’occurrence Rough Trade. Mais s’afficher dans le même roster que les Smiths, les Libertines et Warpaint n’a visiblement pas changé les habitudes des deux lads.

Soyons clair : Fearn n’est certainement pas le plus grand musicien de sa génération, pas plus que Williamson n’a la moindre chance de figurer au panthéon des meilleurs chanteurs. Mais pour être franc, ils s’en tamponnent et nous aussi. Pendant que le premier compose des boucles hyper-simples et répétitives, l’énervé Williamson crache sa bile sur tout ce qui a le don de l’énerver. En l’occurrence un paquet de choses. Les mecs qui s’entraînent dans les gymnases, ceux qui s‘habillent en Superdry, les hipsters, Boris Johnson, les bars équipés d’une télé et même le vénérable Ringo Starr en prennent par exemple ici pour leur grade. Ce n’est pourtant rien comparé au sort réservé à Philip Green sur le morceau « B.H.S. », du nom de la chaîne de grands magasins que ce milliardaire sans scrupule a complètement coulé, laissant 8000 salariés sur le carreau.

C’est bien là que réside l’intérêt principal du duo. Mettant moins de temps à composer un album que Radiohead pour enregistrer une seule bande, Sleaford Mods peut se permettre de commenter directement l’actualité, à l’instar de groupes comme The Specials, The Jam ou encore The Clash à leur époque. Ce premier disque post-Brexit permet ainsi à Williamson de s’exprimer à sa manière sur le choix posé par ses compatriotes en juin dernier. « Like scared kids, like scared kids, because that’s all you are, rubbing up to the crown and the flag and the notion of who we are – fuck off », vomit-il dans son micro. Prend ça dans les dents, sale rosbif bas du front.

Avec ce monde qui part en vrille, on imaginait d’ailleurs que Sleaford Mods aurait de la matière pour produire son meilleur album à ce jour. Ce n’est malheureusement pas le cas, par la faute d’un trop grand déséquilibre entre les véritables perles et les morceaux plus faiblards. Mais la démarche intègre et l’originalité du duo fait qu’on ne peut que conserver une immense sympathie pour leur projet. Il suffit d’ailleurs de les voir sur scène pour développer un attachement durable à leur égard. Aucun groupe ne propose un contraste aussi hallucinant que celui de ce chanteur, bourré de tics nerveux, et de son impassible acolyte, qui se contente d’appuyer sur « Play » et sur « Stop » entre chaque morceau et de boire des bières en se dandinant le reste du temps.

A une époque où on peut remplir des stades en mixant de la merde avec les bras en l’air, ce je-m’en-foutisme revendiqué a quelque chose de foutrement jubilatoire.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

PARTAGER

ARCHIVES

BIENVENUE
DANS LE MONDE
RADIOPHONIQUE
DE FREAKSVILLE RECORDS
Avec le soutien de
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles service des musiques non classiques
Top