Le petit Pascale Borel illustré

// 02/05/2015

Par Didier Dahon

Trente-trois ans que Pascale Borel chante et sort des disques, et rien n'a changé : le mystère sans mystère ou plutôt l'absence de mystère mystérieuse est toujours là, fraîche comme au premier jour. La voix aussi, quasiment inchangée, qui, sans les occasionnelles fausses notes des débuts, continue aujourd'hui de verser sa douceur de nacre et de miel dans nos âmes. La présence enfin (ou la "poétique" ou l'"univers" pour employer deux termes peu satisfaisants), qui s'offre aujourd'hui dès la première note avec la même évidence qu'hier, pleine et entière. Car, chose curieuse, la discrète Pascale qui n'impose ni ne souligne jamais rien, ni les mots, ni le sens, ni les intentions, la gentille Borel qui reste dans son coin en silence, un demi sourire sur les lèvres, a tout de suite su faire exister une singularité complète et, au fond, assez radicale, comme une planète au noyau dur et à la surface bleu ciel ou vert herbe dans une galaxie french pop remplie le plus souvent de lunes mortes, poussières et autres objets nébuleux.

Rien n'altère Pascale Borel. Elle n'évolue pas. Sa vie de chanteuse ne peut pas être divisée en périodes, elle n'est pas une pop star caméléon à la Madonna ou à la Lio. Et ses multiples collaborations ou compagnonnages, avec Czerkinsky au sein de Mikado jadis, ou avec Jérémie Lefebvre aujourd'hui, n'y font pratiquement rien : quel que soit le talent spécifique déployé, le résultat sonnera comme une chanson de Pascale Borel et ira rejoindre ses soeurs siamoises écrites pourtant vingt ans plus tôt par ou avec des musiciens très différents. Certes l'enrobage change un peu, le polissage, les finitions : au tombé parfait des images de Pierre & Gilles et des sons de Czerkinsky, ont parfois succédé quelques drapés un peu rudes. Mais tout est toujours pareil, au fond, car le coeur inaltérable de Borel n'a pas bougé depuis 1982 : la douceur bien sûr, la gentillesse, la mélancolie et son double, c'est-à-dire le goût des choses légères, mais aussi le passage du temps et la présence de la mort – tout cela dans un format pop dont Pascale Borel a souvent montré qu'elle en saisissait la quintessence mieux que quiconque.

Illustration à travers un petit choix subjectif, avant la sortie d'un nouvel album le premier juin prochain.

1) Mikado, "Par hasard" (Borel / Czerkinsky), 1982

Le premier disque, publié en 1982 par le génial (et mythique) label des Disques du Crépuscule, dans une version d'ailleurs plus longue que celle-ci (et jamais republiée). La boîte à rythme un peu rudimentaire, les sublimes ritournelles synthétiques, le tempo médian, l'espèce d'élasticité sonore générale, et là-dessus le très beau récit borélien, comme une succession d'images fortes et simples reliées par la nécessité du hasard. Un jalon dans l'histoire de la french pop... et une expérience philosophico-sonico-sensorielle bouleversante.

2) Bien, "Sunny Side" (Borel / V. Lapicorey / B. Lapicorey), 1997

Quatre très belles chansons publiées sur deux 45 tours du label espagnol pop Siesta (et jamais republiées) dans les années 90 : voilà tout ce qui reste de Bien, le groupe éphémère constitué autour de Pascale Borel par les frères Lapicorey et Arnaud Fontanes. "Oublie-moi" a été reprise par Pascale Borel avec de nouveaux arrangements de Jérémie Lefebvre sur son album "Moyennement amoureuse" en 2012 : chanson et version sont magnifiques, mais "Sunny Side" est vraiment "something else" comme disent les Américains. Ou plus exactement "somewhere else", puisque "Sunny Side" est ni plus ni moins le plus beau paysage arcadien que la pop ait créé : écoutez les ciels bleu Poussin, la mollesse aurorale des corps, les fusées vespérales des guitares et la trompette du début du monde.

3) Pascale Borel et Fifi Chachnil, "J'ai un mari" (Lefebvre), 2012

La chanson date de 2006, c'était alors un duo avec Valérie Lemercier enregistré en marge du premier (et magnifique) album solo de Pascale Borel, "Oserai-je t'aimer ?" (2005). La version en concert donnée au théâtre de l'lIe Saint-Louis en 2012 en duo avec Fifi Chachnil (et la flûte de Marie Lefebvre) est mille fois supérieure et donne enfin à ce numéro de variété un peu circonstanciel tout son sens. Car Pascale Borel, ce n'est pas que la beauté de joyaux pop, c'est aussi la variétoche, l'humour et l'amitié. ( http://www.lalalala.org/pascaleboreloseraisje.html )

4) Pascale Borel, "Le Palais des Tuileries" (Lefebvre), 2012

Il y a un peu de tout sur le deuxième album solo de Pascale Borel, "Moyennement amoureuse", publié en 2012 : une espèce de reggae politique, des morceaux d'électro-pop, des reprises de Joe Cocker et de Britney Spears, le "vieux" duo avec Valérie Lemercier... Les chansons sont belles pour la plupart, mais l'écoute de l'album lui-même est très frustrante. Cependant, quand commence "Le Palais des Tuileries", on oublie tout : c'est la pop, la pure énergie pop, légère, heureuse, impérieuse, qui prend le dessus et emporte tout dans son petit maelström de choeurs, de cloches et de lalalalalalalas.

5) Pascale Borel, "Promesses" (Borel / Lefebvre), 2015

C'est le premier extrait du nouvel album, "Par ailleurs", qui sortira le premier juin. Magnifiques introduction et couplets, sombres sans noirceur, secrets sans pompe, évidents, comme coulant de source, de cette même source qu'on n'appelait pas encore "électro-pop" dans les années Mikado. Puis arrive le refrain, ouvert, ample, déployé, qui mène Pascale Borel vers un territoire vocal nouveau, au bord du cri... mais non, justement, surtout pas du cri. Il faudrait un mot pour désigner la force émotive de ce chant à la limite de ses forces mais sachant toujours rester chant, par politesse et par intelligence. Parce que c'est précisément en nous faisant toucher de l'oreille le plafond de verre de sa voix que Pascale Borel rend vivant le souffle même de la promesse, c'est-à-dire de ce qui est là sans être encore là.

Lalalala http://www.lalalala.org/

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