Les feuilles (pas tout à fait) mortes

// 25/02/2015

Par Didier Dahon

C’était sans doute l’émotion. C’était peut-être notre sang méridional, qui exagère toujours tout. C’était certainement une coïncidence avec une fatigue personnelle.

Mais le 17 septembre 2011, lorsque Cora Vaucaire est morte, nous avons immédiatement pensé que c’était la chanson française elle-même qui était morte. Il y avait les témoignages, les disques, les bandes, les images, qui restaient et resteraient. Il y avait encore deux ou trois consoeurs vivantes – et elles le sont encore aujourd'hui, miraculeusement ! –, qui ne chantaient plus (Zizi Jeanmaire, Patachou, Magali Noël...).
Mais était apparu comme une évidence qu'avec elle, les derniers feux s'étaient éteints, comme si elle avait porté sur ses frêles épaules non seulement le lourd fardeaux d'un art en perdition, mais sa possibilité même : un monde sans Cora Vaucaire, c'était un monde sans la possibilité de Cora Vaucaire. Cette élocution, ce rapport au texte, cette déclamation ont existé, ont été possibles, culturellement, artistiquement, esthétiquement, économiquement, industriellement. Il y avait un public. Il y avait des producteurs. Il y avait des oreilles pour entendre, et des yeux pour voir. Tout cela, ce système, ou cet écosystème, était déjà largement détruit en 2011, mais le souffle de Cora Vaucaire continuait de donner vie, sens et légitimité aux quelques artisans de la chanson, épars, fatigués, abimés – mais vivants, et comme reliés secrètement par la voix puissante de la "dame en blanc".


Aujourd'hui, quatre ans après la mort de Cora Vaucaire, où est la chanson française ? Où sont les salles ? Les disques ? Les disquaires ? Le public ? La possibilité du public ?
Comme la variété naguère, comme le music-hall jadis, la chanson française est morte, et dans une ou deux générations, quand ses derniers amateurs seront morts, son souvenir lui aussi disparaîtra et la chose deviendra un sujet d'obsession pour quelques Japonais et conservateurs de la BNF.

Et la pop ?
Son jeune corps moribond bouge encore un peu : il reste quelques médiateurs (journalistes) et quelques paires d’oreilles qui continuent d’écouter les rares arrivants et les non moins rares survivants, ceux qui n’ont jamais jeté l’éponge, qui ne se sont jamais rangés en devenant mère au foyer, employé des postes, RMiste ou créateur de jeux vidéo. Ils ont su utiliser les ressources de l’Internet (MySpace, Youtube, Ulule, Paypal…), ils ont doublé, triplé, quintuplé leur charge de travail, assumant, outre la tâche officielle et fondamentale de la musique, celles de la publicité, des factures, des cotisations sociales et bientôt des envois de colis. Et les voilà auteurs, compositeurs, interprètes, producteurs, arrangeurs, mixeurs, ingénieurs du son, tourneurs, vidéastes, gérants de SARL, attachés de presse… et avec le sourire, s’il vous plaît — tout cela pour quelques centaines, le plus souvent dizaines, d’amateurs, ou plus sûrement pour ce Graal, la chanson pop parfaite, celle qui, en trois petites minutes, élève à la joie pure ou plonge dans la mélancolie sublime.

Ceux que nous connaissons s'appellent Pierre Faa, Léonard Lasry, Benjamin Schoos, Jérémie Lefebvre, Bertrand Burgalat... mais d'autres petits soldats des derniers jours de la pop existent sans doute : comme ils ne passent plus à la télévision ni à la radio ni dans les magazines, comme ils n'ont plus leurs noms en grosses lettres sur les boulevards, comme leur monde Internet est minuscule et surtout cloisonné (36 amis sur Facebook !), nous ne pouvons pas, vous ne pouvez pas les reconnaître derrière le visage un peu fatigué ou radieux, les jours d'inspiration, du voisin du troisième étage.

Par une coïncidence heureuse, il semble que 2015 sera une année pop profuse : Marie France, Pascale Borel, Cathy Claret, Elisa Point, Pierre Faa, Poom, Alain Chamfort devraient, entre autres, publier de nouvelles chansons.
Bouquet final avant le baisser de rideau ?

Quoi qu'il en soit, préparez vos cartes de crédit, retrouvez vos codes secrets d’Itunes ou de Qobuz, ressortez votre chéquier du tiroir : le coeur bat toujours.

Lalalala

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