Les maîtres brésiliens #2 : Baden Powell

// 23/12/2014

Par Maxence de Double Françoise

Cette période de fin d'année me ramène à une des découvertes majeures de ma vie. C'est au tournant du siècle que je me suis fait aspirer, un peu par hasard, par la musique brésilienne.

En fouillant dans un carton de vieux vinyles, héritage familial, je sors un disque dont la pochette m'interpelle. Sur un fond noir, une peinture naïve et très colorée représente une femme rousse entourée de fleurs et dont le corps se confond avec une guitare. Un lettrage sobre indique le contenu du disque : "TRISTEZA ON GUITAR BADEN POWELL". Je le mets sur ma platine et là : un monde s'ouvre. Lorsque l'intro de flûte de "Canto de Xango" commence, j'ai le sentiment d'entendre une musique venue du fond des âges, ou peut-être sans âge, en tout cas d'un temps où le magique est une réalité.


Roberto Baden Powell de Aquino est né en 1937 dans la région de Rio (son étrange prénom est un hommage de son père au fondateur du scoutisme). Il acquiert rapidement une solide formation de guitariste classique et se prend de passion pour le jazz. Très doué, il devient professionnel alors qu'il est encore adolescent. Autour de ses vingt ans, le nouveau courant musical de la bossa nova émerge. Il se retrouve embarqué dedans, même s'il reste à sa marge, musicalement, et socialement. En effet la bossa s'est créée autour de musiciens blancs, plutôt issus des classes bourgeoises. Baden Powell est d'ascendance très métissée et d'un milieu plus modeste. De plus, il restera toujours très attaché à une forme de samba authentique et populaire.
En rencontrant le parrain de ce nouveau courant de la chanson brésilienne, le poète Vinicius de Moraes, Baden trouve un mentor qui va lui permettre de réellement se trouver en tant que compositeur. Car c'est en effet avant tout en tant que compositeur que Baden se définissait, malgré son immense technique instrumentale, rarement gratuite et qu'il savait transcender et mettre au service de ses compositions, ou même de ses reprises si personnelles.
Un jour de 1962-63, Vinicius, qui était branché magie et candomblé (religion afro-brésilienne), lui suggère d'aller à Bahia écouter et étudier les chants traditionnels des pêcheurs. De retour à Rio, ils s'enferment pendant trois mois dans l'appartement de Vinicius pour y créer des chansons d'un genre nouveau, qui s'approche au plus près des racines africaines de la musique brésilienne. Ils les appellent "Afro Sambas". Pendant cette période, le poète initie aussi Baden au whisky, dont il est déjà lui-même gros consommateur et qui selon lui favorise un état de transe mystique. C'est malheureusement aussi cette substance qui favorisera les disparitions trop précoces des deux hommes.


Parallèlement, Baden commence sa carrière discographique. Il faut savoir que tout au long de celle-ci, il enregistrera souvent, d'abord par nécessité financière, laissant parfois les producteurs faire certains choix artistiquement discutables. Ses tout premiers albums reflètent ce cas de figure, avec un côté un peu easy listening (cordes) et un Baden qui se cherche encore un peu musicalement. Le premier album qui révèle vraiment le talent et la personnalité de Baden Powell est "A vontade" en 63. Il y joue quelques Afro Sambas dans des versions instrumentales avec peu d'accompagnement, parfois des percussions ou un peu de flûte.

Cette même année, la bossa explose aux Etats-unis et les principaux musiciens acteurs de ce mouvement y sont invités pour un festival. Toujours en décalage avec le reste de la bande, Baden rate cette invitation et décide à la place de se rendre en France, pays avec lequel il restera ensuite fortement lié, notamment par ses amitiés (entre autres avec Nougaro, et Pierre Barouh, qui réalisa d'ailleurs le documentaire "Saravah" autour de Baden en 69).
C'est probablement ce qui explique par la suite sa faible notoriété comparée à des Jobim, Gilberto ou Mendes, qui ont tous été portés par le showbiz nord américain. Lorsqu'il arrive en France, la musique brésilienne y est encore peu connue. Il se fait pourtant très vite repérer par Barclay qui lui fait enregistrer un album devenu culte, "Le monde musical de Baden Powell". Ce disque montre un peu toutes les facettes du guitariste. On y trouve de la samba, du jazz, et du classique. Sur certains morceaux, la touche commerciale Barclay se fait un peu trop ressentir, avec quelques cordes ou voix de soprano un peu envahissantes. Il reste pourtant un des essentiels de la discographie de Baden, avec quelques plages magiques, comme sa reprise de "The girl from Ipanema".


Début 66, Baden et Vinicius réalisent ensemble un album rassemblant certaines des Afro Sambas. L'enregistrement est effectué sous la même "influence" que l'écriture, dans une ambiance très spontanée, et dans un studio inondé suite à de très fortes pluies. Vinicius y chante comme il peut, mais avec toutes ses tripes. Les ingés son ont-il également participé à la fête ? On peut se le demander, car même pour un enregistrement 2 pistes (= tout en direct), la qualité du mixage est parfois un peu approximative. Mais peu importe, ce disque est habité, avec des moments très forts, une énergie brute, touchant de très près l'âme du Brésil. Bref, un disque rare. Le disque a été réédité chez El Records qui a eu la bonne idée d'ajouter "A vontade" sur le même CD. Attention de ne pas confondre avec la version de 1990, réenregistrée (trop) proprement sans Vinicius (décédé).


Cette même année 66, Baden réitère l'exploit du disque magique avec "Tristeza on guitar". Le musicien commence à être à l'aise avec l'outil qu'est le studio d'enregistrement. Il sait en utiliser certaines techniques : enregistrement en plusieurs couches, ou jeux sur la vitesse de la bande, lui permettant de faire sonner sa guitare comme un hybride de ukulélé et de clavecin. Ce disque annonce une collaboration fructueuse avec un autre label européen (allemand), MPS records. C'est un label de Jazz, aux visuels de pochettes créatifs, et qui laissera une très grande liberté artistique au guitariste, lui permettant d'expérimenter dans les directions qu'il souhaite. Il va même commencer à improviser totalement certaines musiques dans les studios MPS, car en cette fin des sixties il sent un vent de liberté dans le monde, et il veut que sa musique le reflète.
Il faut dire aussi qu'à cette période (69-72) il a trouvé les musiciens idéaux pour l'accompagner dans sa quête : un batteur, un contrebassiste, et un percussionniste. C'est le mythique Baden Powell Quartet. Il utilise aussi un peu plus sa voix, au timbre si particulier, à la fois adolescent et déglingué par le tabac et l'alcool.
"Tristeza" a été réédité avec trois autres album MPS sur un double CD.




A la même période, il enregistre chez Barclay avec les même musiciens les trois volumes intitulés "Baden Powell Quartet". Ils figurent parmi ses meilleurs disques, très bien balancés au niveau du tracklisting. Cette fois-ci, la production Barclay ajoute un charme supplémentaire, une petite couleur française d'époque avec quelques arrangement de flûte et de cordes subtiles, une excellente prise de son et cette magnifique chambre d'écho du studio Barclay. Baden y invite aussi une nouvelle recrue musicale, la chanteuse Jeanine de Waleyne. C'est une session-woman, une habituée des studios et des musiques de films. Sur les disques de Baden, elle chante sans les mots. Malheureusement, ces "Baden Powell Quartet" n'ont pas été réédités en CD, seuls 2 ou 3 morceaux figurent sur la trop inégale compilation "O universo de Baden Powell". On peut tout de même s'en faire une idée en allant farfouiller sur quelques blogs de music diggers, et on les trouve encore d'occasion sur les sites marchands.


Vers 73, la grande période créative de Baden s'achève. Le musicien a brûlé la chandelle par les deux bouts : enregistrements, tournées internationales, tabac, alcool auront raison de sa santé, et au milieu des années 70, il subit un premier gros pépin à ce niveau. Il en sera diminué pendant les années suivantes. Il se recentrera ensuite sur son talent d'instrumentiste et composera peu. Le guitariste a vieilli, l'époque aussi.
Ironie du sort, dans les années 80 il part vivre à Baden-Baden, en Allemagne, pays dans lequel il ne se sent pas particulièrement bien, contrairement à la France, mais dans lequel il peut encore vivre de ses tournées. Vers la fin de sa vie, il retourne vivre au Brésil, où il meurt en 2000 à l'âge de 63 ans. Baden Powell reste encore un peu un secret d’initié, sa discographie foisonnante ayant été encore assez peu explorée à ce jour. Etant donné la richesse et l'originalité de certains de ses grooves, il est même étonnant qu'il n'ait pas encore été samplé.


Maxence de Double Françoise
Musicien et manipulateur de sons, il est brun avec une raie sur le côté. Grand amateur de technologies obsolètes (dans le désorde : le super 8, les bandes magnétiques, les ordinateurs 8 bits, l'inspecteur Derrick, les OVNIs, la musique Pop, et probablement pire encore...), Maxence est aussi la moitié du duo Double Françoise.

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