Les maîtres brésiliens #3 : Eumir Deodato

// 12/01/2015

Par Maxence de Double Françoise

Aujourd’hui, je vous présente une figure importante et omniprésente de la musique brésilienne des années 60-70, un "maître" dans le sens technicien du terme, un arrangeur tout-terrain, resté longtemps dans l'ombre des studios, puis redécouvert par les amateurs de bon grooves.

Eumir Deodato est né en 1942. Il commence très jeune son apprentissage de la musique en autodidacte : accordéon (instrument alors très prisé au Brésil), piano, guitare, composition et techniques d'orchestration. Il devient un véritable prodige et se retrouve embauché pour des sessions d'enregistrement dès ses 17 ans. En 64, il commence sa prolifique carrière discographique, et cela de manière, euh... prolifique, puisque cette même année il sort 6 albums ! Comme pour l'essentiel des disques d'arrangeurs tels qu'on les faisait pendant ces années 60-70, la tracklist se compose d'une majorité de reprises, et aussi de quelques compositions originales. Attention ! Je dois ici poser un avertissement pour les oreilles ayant peu ou jamais mis les pieds dans ce monde musical flirtant avec les frontières de la musique d'ascenseur (de grand luxe), certaines limites sont parfois franchement dépassées, mais on pardonnera les écarts de ce grand monsieur qui a permis à de nombreuses pépites musicales de naître.


Aucun faux pas sur ses premiers albums, tous enregistrés au Brésil au milieu des années 60. Les arrangements sont toujours très classe. Deodato a su trouver une formule originale avec sa team qu'il a baptisée "Os Catedraticos" ("les professeurs", dans le sens universitaire du terme) : cuivres, piano et orgue Hammond (joués par Eumir lui-même) et une section rythmique enrichie par des congas, percussions afro-cubaines largement absentes de la musique brésilienne jusqu'alors.
Ces albums sont assez égaux, il est difficile d'en mettre un en avant plus que les autres. Une compilation a cependant été éditée en 70, puis rééditée par le label Ubatuqui en 2002, "O som dos Catedraticos" (le son des...). On peut y entendre le fameux "Os Grillos", reprise d'une chanson de Marcos Valle, musicien très lié à Deodato, puisque ce dernier orchestrera les premiers albums de Marcos et reprendra régulièrement ses chansons sur ses albums instrumentaux.

Vers 1967, comme beaucoup de ses collègues brésiliens, Deodato part vivre et travailler aux Etats-Unis. C'est en partie dû à la situation politique du Brésil à cette époque, mais aussi beaucoup du fait de l'énorme succès de la bossa-nova chez les nord-américains. Ainsi, il devient un arrangeur très coté, il travaille pour le producteur Creed Taylor chez A&M records puis CTI, souvent sur des albums d'artistes compatriotes.

Une de ses collaborations les plus notables de cette période est celle avec le compositeur majeur de la bossa, Antonio Carlos Jobim. Ils collaborent d'abord sur la musique d'un film, mineur, "The Adventurers", puis sur deux albums essentiels. Les sessions d'enregistrement, réalisées au mythique studio de Rudy Van Gelder, sont communes aux deux albums, les morceaux sont simplement répartis sur les albums selon leur couleur, plutôt easy-listening pour "Tide" chez A&M, et plus atypique pour "Stone Flower" chez CTI. Mention spéciale à "Garota de Ipanema" qui, revisitée par Eumir, devient une véritable mini symphonie pop.


Au passage, ce cas pose la question de la position de l'arrangeur, souvent moins gratifiante que celle du compositeur "star". En tant qu'auditeur ou fan, on peut difficilement connaître leurs degrés d'implication respectifs. Dans ce cas précis, il semblerait qu'un ou deux morceaux, recyclés de la BO de "The Adventurers" pour laquelle Jobim s'était peu impliqué, soient des compositions de Deodato non créditées à celui-ci. L'arrangeur, à cette époque de l'industrie phonographique, est souvent à la limite d'être un compositeur non crédité. En France, c'est le cas typique de Gainsbourg et de ses collaborateurs.

Sur ces 2 albums de 1970, on note déjà la présence d'un nouvel instrument, le piano électrique Fender Rhodes. Deodato va l'exploiter de plus en plus par la suite dans un nouveau style dont il est l'un des pionniers : le jazz funk. D'ailleurs, en 72 il décroche un tube (et un Grammy) avec son adaptation funk de "Ainsi parlait Zarathustra" du compositeur classique Richard Strauss. Il sort à la suite deux bons albums dans cette veine, avec la crème des musiciens de jazz de l’époque, comme le bassiste Ron Carter ou le batteur Billy Cobam. Ces albums sont très différents de ceux enregistrés au Brésil avec Os Catedraticos, les morceaux sont moins axés sur l'efficacité des thèmes mélodiques. Ils s'étalent beaucoup plus dans l'impro. Bref, plus jazz, quoi.


Je dois avouer que j'ai une préférence pour les albums d'Os Catedraticos, et en particulier le dernier que Deodato réalise à cette même époque, en 72. Il retourne au Brésil pour enregistrer la section rythmique, ce qui s'entend dans le groove et la prise de son, plus brute, moins léchée que celle des studios américains (à la pointe des techniques et des modes de l'époque). Cet album est une bulle de "feel good music". Du point de vue sonique, la petite originalité réside dans l'utilisation du piano électronique RMI (technologie très différente du Rhodes, électro-mécanique lui) couplé à une pédale wah wah. Pour le reste, c'est l'instrumentation habituelle de Os Catedraticos. On note aussi une proportion d'originaux de Deodato plus importante qu'habituellement.




Cet album est une dernière parenthèse brésilienne (avant longtemps) dans la carrière de Deodato qui retourne travailler aux Etats-Unis, où il s'établit encore un peu davantage en tant qu'arrangeur et producteur. Ses albums personnels vont de plus en plus vers un disco-funk instrumental teinté de jazz, avec des idées de covers pas toujours du meilleur goût. Cela dit, si on est vraiment fan de ce style, il y a de bons morceaux à sauver sur les albums de cette seconde moitié des seventies, notamment sur "Love Island". A cette époque, Deodato arrange et réalise des enregistrements pour les groupes Earth Wind and Fire, et Kool and the Gang. Avec ces derniers il obtiendra de grands succès devenus des classiques des discothèques.

Eumir Deodato est encore présent de manière régulière en tant qu'arrangeur de haut vol. Il a notamment collaboré avec Björk et le chanteur Christophe. On le voit aussi parfois sur scène reprenant certains de ses morceaux cultes.


Maxence de Double Françoise

Musicien et manipulateur de sons, il est brun avec une raie sur le côté. Grand amateur de technologies obsolètes (dans le désorde : le super 8, les bandes magnétiques, les ordinateurs 8 bits, l'inspecteur Derrick, les OVNIs, la musique Pop, et probablement pire encore...), Maxence est aussi la moitié du duo Double Françoise.

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