Les maîtres brésiliens #4 : João Donato

// 09/02/2015

Par Maxence de Double Françoise

Nettement moins connu que l'autre João (Gilberto, l'homme qui "inventa" la bossa), ce pianiste compositeur occupe une place clé dans l'histoire de la musique populaire brésilienne. En fait Gilberto a révélé un jour que le jeu très rythmique de Donato, novateur à l'époque, l'avait inspiré pour son propre balancement de guitare. Tom Jobim aurait même prononcé le mot "génie" pour le qualifier. Il est vrai que de part son talent et son comportement atypique, imprévisible, il semble bien correspondre au profil du fou génial. Ses mélodies, très "catchy" et simples d'apparence, cachent une grande richesse rythmique et harmonique.

Ses débuts dans les années cinquante sont très liés à João Gilberto. Des connaissances communes aux deux hommes leur avaient conseillé de se rencontrer car ils semblaient être jumeaux : physiquement, et surtout de par leurs goûts musicaux, très ancrés dans le jazz américain. Lorsque les deux João se rencontrent effectivement pour la première fois, ils se disent simplement "C'est vrai !", et c'est le départ pour des aventures musicales communes, pendant quelques années, un peu avant les premiers succès de Gilberto avec les bossas de Jobim (58-59). Les deux João écriront ensemble quelques chansons, la plus connue est peut-être "Minha saudade", ici dans une version très "zizi-listening" enregistrée par l'organiste Walter Wanderley.



Le jeu de piano de Donato est atypique pour l’époque. Les musiciens brésiliens ont du mal à suivre, le public des clubs aussi, ce qui fait que vers la fin des années cinquante il se retrouve sans engagement. Une opportunité professionnelle l'envoie aux états-unis. Il se retrouve engagé avec les meilleurs musiciens de la scène jazz-latino. En 62, il revient très brièvement au Brésil et enregistre deux albums (Muito a vontade et A Bossa muito moderna de Joao Donato) qui vont inaugurer un nouveau style de groupe : le trio bossa-jazz. Sur ces deux disques, un nouveau groove naît, résultat de la symbiose entre le piano de Donato et la batterie de Milton Banana (inventeur des premières rythmiques de batterie bossa).


De retour aux Etats-Unis en 63, la vague bossa est lancée par l'album Getz/Gilberto. João Donato participe donc à de nombreux enregistrements, notamment pour les albums d'Astrud Gilberto, qui cartonne dans les charts US. En 66, le non moins populaire Sergio Mendes, qui a alors trouvé une formule qui rapporte, entre bossa et pop easy-listening, adopte une des compos de Donato, "The Frog".



Fin des années soixante, João Donato rencontre un producteur particulièrement fan de son style, ce qui lui permettra ensuite de s'exprimer avec une liberté totale sur son prochain album. Donato est d'abord un peu perplexe sur la direction à prendre. Jusque là il avait surtout enregistré pour les autres. Inspiré par James Brown mais aussi par les nouveaux musiciens rock tel Hendrix, il se dit que son album doit être le plus bruyant possible (enfin... pour lui, quoi). Pour l'aider dans sa tâche, il sera accompagné par l'excellent arrangeur Eumir Deodato. L'album, sorti en 70, s'appelle A bad Donato, et ça groove sévère, avec deux (!) batteries funk, des cuivres, du piano électronique, de la wah wah.


Avant de retourner définitivement au Brésil en 72, Donato enregistre en catastrophe un autre album funky. C'est là qu'on comprend mieux la carrière un peu chaotique de ce monsieur. Donato a un contrat pour un album chez Muse records, mais il doit, ou a décidé de, retourner au Brésil avant la fin des sessions d'enregistrement. Il enregistre simplement quelques pistes de piano et réussit à convaincre Deodato de finir l'album en l'orchestrant avec des musiciens. Et hop, débrouille-toi Eumir (qui ne touchera même pas de royalties) ! Les deux hommes resteront brouillés pour un bon moment... Mais le résultat musical n'est pas mal du tout.




De retour à Rio, le pianiste doit préparer un album pour le label brésilien Odeon. Il rencontre Marcos Valle, issu de la nouvelle génération de musiciens, faiseur de tubes, et qui va le coacher pour réaliser cet album. Un ami commun lui suggère de mettre des paroles sur ses mélodies, car ce sont surtout les chansons qui se vendent ou qui sont reprises par d'autres. Divers auteurs viennent lui apporter des mots sur ce qui est probablement son meilleur album, Quem é quem, un très grand album. Comme sur celui de Marcos Valle sorti la même année (73), Previsao do tempo (qui est une sorte de jumeau sonore), le piano Fender Rhodes est à l'honneur. Donato se laisse convaincre de chanter lui-même. Il n'est clairement pas chanteur, mais sa voix plutôt fragile apporte une touche supplémentaire à l'album.




L'album ne se vend pas bien à l'époque, mais il est devenu culte. Donato prépare un second disque dans le même esprit, il collabore avec Gilberto Gil pour les paroles. Le résultat, Lugar comum (75), n'est pas tout à fait aussi bon, mais tout de même fort sympathique, toujours rempli de bon claviers et de basses moelleuses. Ensuite, ce sera un quasi silence discographique pour Donato pendant vingt ans, jusqu'à la redécouverte de son œuvre par un public de passionnés de grooves brésiliens.


Maxence (Double Françoise)
Musicien et manipulateur de sons, il est brun avec une raie sur le côté. Grand amateur de technologies obsolètes (dans le désorde : le super 8, les bandes magnétiques, les ordinateurs 8 bits, l'inspecteur Derrick, les OVNIs, la musique Pop, et probablement pire encore...), Maxence est aussi la moitié du duo Double Françoise.

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