Les maîtres brésiliens #5 : Antonio Carlos Jobim

// 11/09/2015

Par Maxence de Double Françoise

Il aura fallu attendre le numéro cinq de cette série d’articles pour aborder le cas du maître, du pape de la bossa : Antonio Carlos Jobim. Même si historiquement, on attribue la création de ce style musical à João Gilberto, c’est bien Jobim qui aura composé l’essentiel de ses classiques ("The girl from Ipanema", "Corcovado", "Desafinado", etc.)

J’imagine que peu de lecteurs de Radio Rectangle l’ignorent. Je vais donc plutôt revenir sur l’oeuvre discographique du maître, car il reste avant tout connu pour ses tubes interprétés par d’autres, mais moins pour ses propres versions ou encore ses morceaux instrumentaux ou atypiques.

Petit rappel : Tom (c’est son surnom) Jobim commence comme arrangeur/orchestrateur, puis entame une collaboration plus que fructueuse avec le poète Vinicius de Moraes. La rencontre avec l’interprète génial qu’est João Gilberto donne naissance à la bossa nova, fin des années 50. Jusque là, le phénomène dépasse peu les frontières du Brésil, mais la collaboration avec le saxophoniste américain Stan Getz va mettre le feu aux poudres. Le disque Getz/Gilberto (1963) reprend essentiellement des compos de Jobim (qui y assure les parties de piano), avec certaines chansons adaptées en anglais et chantées par Astrud Gilberto (la femme de qui vous savez).

Tom devient donc une star aux Etats-unis. On peut noter qu’à partir de ce moment, il ne compose quasiment plus aucun tube.
Jobim enregistre des disques, le plus souvent instrumentaux, et sur lesquels il joue piano et guitare. Mais alors qu’il possède un savoir-faire d’orchestrateur et une grande éducation musicale, il en confie les arrangements à d’autres. Facilité, ou souci de perfection ? Il sait en tout cas très bien s’entourer pour ce job. La couleur des ses disques des années 60 est assez américaine, avec des cordes, mais la qualité des compos ainsi que la présence d’une véritable rythmique brésilienne empêchent le résultat de trop pencher vers le mauvais easy listening. Le premier album The Composer of Desafinado, Plays reprend uniquement ses tubes. On n’y trouve aucun inédit.

Au milieu des années 60, Jobim vit aux US et profite de son vedettariat. Son assurance est telle qu’il devient chanteur, malgré une voix peu assurée, mais dont le grain très buriné n’est pas sans charme. Le premier disque de Jobim-chanteur est arrangé par Nelson Riddle (arrangeur pour Sinatra entre autres), le second par Claus Ogerman. Sur ces premiers albums, les inédits sont encore peu nombreux. A noter : l’instrumental "Surfboard" avec ses géniales progressions harmoniques.



Avec Wave (1967), on entre dans ce qui me semble être la période la plus intéressante et créative de la discographie de Tom Jobim. Au niveau du contenu, la tendance s'inverse très nettement : peu d'anciens tubes et essentiellement de nouvelles compos (instrumentales). On reste dans une couleur brésilienne "américanisée", mais les arrangements de cordes d'Ogerman sont bien au-dessus de la norme. Leur combinaison avec les parties de guitares de Jobim donne un résultat très aérien. Par moment, on flotte réellement, cette musique possède des propriétés antigravitationnelles certaines.

Pour les deux opus suivants, le maestro brésilien s'adjoint les services d'un arrangeur compatriote : Eumir Deodato. Les sessions d'enregistrement ont lieu en 1970 aux mythiques Van Gelder studios. Les morceaux les plus commerciaux seront utilisés pour former la tracklist du disque Tide, et ceux plus atypiques atterriront sur Stone Flower. Tide est aussi attachant et moelleux qu'un bon vieux canapé anglais, et on aime y revenir régulièrement. Stone Flower est moins homogène, mais recèle quelques-uns des meilleurs moments du compositeur.



Mention spéciale à sa reprise du classique de la samba "Aquarela do Brasil", avec un Fender Rhodes de bon aloi.


Les deux albums suivants voient le retour de Claus Ogerman. La musique y est plus expérimentale, loin des premiers tubes bossa, mais on y entend aussi un peu plus la voix de Tom. Certains morceaux pourraient figurer sur une BO de film audacieuse. Les orchestrations sont de haut vol. Jobim signe toutes les paroles. L'album Jobim (ou Matita Perê, 1973) contient tout de même un nouveau classique (le dernier de Jobim) : "Aguas de Março" ("Les Eaux de Mars", adapté en français notamment par Moustaki), que l'on retrouvera l'année suivante dans sa version définitive, en duo sur un disque d'Elis Regina.



(Et oui, il savait aussi jouer de la flûte ! Ce Jobim, quel homme !)

L'album Urubu (1976) continue dans la même veine, sans tout à fait égaler le précédent. Il marque la fin de la grande période créative de Jobim.

En 1980, Jobim sort Terra Brasilis, album qui reprend, (trop) proprement les succès de Tom, avec une voix par contre moins assurée que jamais. Pas son plus intéressant à mon avis.

Il faut attendre Passarim (1987) pour entendre de nouvelles chansons du maître. Il y en a de très bonnes, mais le tout me semble parfois un peu gâché par un son variété brésilienne eighties (la reverb et les choeurs spécialement).

L'album Antonio Brasileiro mélange nouvelles et anciennes chansons, avec un choix plus original que sur Terra Brasilis, mais toujours avec les choeurs un peu envahissants de Passarim. L'abum posthume Inédito est également dans la même veine. Pour les fans hardcore donc.

Tom Jobim nous quitte fin 1994. Reste une oeuvre immense. Tout en ayant créé des classiques de la chanson brésilienne, il aura aussi réussi le tour de force d'avoir généré quelques-uns des derniers standards de jazz.


Maxence (Double Françoise)

Musicien et manipulateur de sons, il est brun avec une raie sur le côté. Grand amateur de technologies obsolètes (dans le désorde : le super 8, les bandes magnétiques, les ordinateurs 8 bits, l'inspecteur Derrick, les OVNIs, la musique Pop, et probablement pire encore...), Maxence est aussi la moitié du duo Double Françoise.

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