N'écoute pas les idoles #1: Christophe(s) / Les Vestiges du Chaos

// 07/04/2017

Par Jeff Bertemes

C'est au coeur du Lubéron que Christophe Van Huffel (notamment co-réalisateur et musicien sur le dernier album en date de Christophe) m’a donné rendez-vous. Quelque part entre Alpes-de-Haute-Provence et plaine du Vaucluse. Là où nature et sérénité montrent conjointement leur caractère. Dans cette maison. Où ont été enregistrées toutes les voix du bien nommé album “Les Vestiges du Chaos”.

Retour sur la conception d’un disque d’exception marquant le retour en force du dernier des Bevilacqua.

Photo : Michel Planque

Jeff Bertemes :
Bonjour Christophe Van Huffel et merci de m’accueillir en ces lieux. Peux-tu résumer ton parcours musical depuis tes débuts jusqu’à ta rencontre avec Christophe ?

Christophe Van Huffel : J’ai eu la chance d’avoir une maman chanteuse. Durant les années 70, elle m’emmenait régulièrement dans ce qu’on appelait à l’époque des galas. J’avais vers les trois ans. Je m’endormais souvent sur une banquette ou l’autre en me laissant bercer par la musique. Je me souviens qu’il y avait beaucoup d’accordéon. À l’époque, ma mère avait d’ailleurs pour compagnon un accordéoniste connu et réputé, Raymond Siozade. Cela a certainement contribué à mon désir d'un jour tenter de faire de la
musique.
À l’âge de 13 ans, j’ai commencé la guitare. De fil en aiguille, j’ai joué dans des groupes. Des projets divers au lycée et ensuite un autre durant mes études à Paris. Le premier projet vraiment important et professionnel a été mon groupe Tanger, avec lequel je suis resté une quinzaine d’années. Nous avons eu la chance d’enregistrer cinq albums, dont 4 sortis chez Universal.
Grâce à Tanger, j’ai pu rencontrer des gens. Ces mêmes personnes m’ont alors présenté le chanteur Christophe, avec lequel je travaille aujourd’hui, depuis 15 ans.


Jeff Bertemes : Quel a été le point de rencontre avec Christophe ?

Christophe Van Huffel : La première rencontre avec Christophe s’est déroulée par l’intermédiaire d’un musicien qui a fait quelques dates avec Tanger, Mehdi Bennani. Celui-ci était devenu pianiste pour Christophe. Un soir à Paris, alors que Mehdi était dans mon quartier, il m’a appelé en me disant qu’il était en compagnie du chanteur. J’étais un peu comme une midinette...

En 2001, j’avais connaissance du fait que Christophe était sur le même label que nous (ndlr. Mercury). Je n’avais cependant nullement l’espoir de le rencontrer. À l’époque, mon colocataire était un grand fan de l’artiste en question. Nous écoutions régulièrement ses albums en vinyle.
Je me souviens par ailleurs que mes parents faisaient des extras le week-end dans un restaurant. Là-bas, il y avait un jukebox avec deux ou trois titres de Christophe. Notamment “Aline” et “Les Mots bleus”. Il y avait toujours un client pour mettre 1 franc et jouer l’une des deux chansons. Le son de Christophe résonnait donc déjà dans mon enfance.

Christophe avec ses fans

Jeff Bertemes : Quel a été précisément ton rôle dans la conception de l’album “Les Vestiges du Chaos” ?

Christophe Van Huffel : Dans un premier temps, mon rôle a surtout été de rassembler les idées de Christophe et les miennes. D’essayer de faire vivre ce foisonnement de directions et de sonorités. Aujourd’hui, je ne suis plus parisien, il a donc fallu travailler à distance. Bien que Christophe vienne volontiers à la maison lorsque cela est nécessaire. Il y passe le temps qu’il veut. Il y a sa chambre.
J’ai la chance d’avoir mon propre studio à domicile. Cela me permet de créer des laboratoires de recherches concernant l’enregistrement, la production, la création. Christophe m’envoie des bribes de morceaux. Je peux ainsi travailler la matière en direct et lui envoyer des choses simultanément.

Photo : Astrid Penny K.

Jeff Bertemes : Beaucoup de collaborations prestigieuses sont à dénombrer sur cet album (Jean-Michel Jarre, Daniel Bélanger, Alan Vega, etc.) Laquelle t’a marqué plus particulièrement ?


Christophe Van Huffel : Celle avec Alan Vega. Alan étant décédé l’année dernière, juste après la sortie de l’album. Le morceau qui s’appelle aujourd’hui “Tangerine” avait déjà été prévu sur l’album précédent. Ce titre a donc une histoire très longue, en termes de gestation. J’ai fait un peu de forcing pour que ce morceau soit présent sur “Les Vestiges du Chaos”. J’avais sorti des tiroirs l’ancienne version que j’ai mise en production et que j’ai voulu actualiser pour lui donner ce côté club qui semblait parfaitement lui convenir.
Je me suis aussi dit que le titre serait parfait si Daniel Bélanger acceptait d’écrire le refrain. Ca n’a pas loupé. Je lui ai envoyé le morceau. Deux jours après, le texte était là.

Jeff Bertemes : Tu le sais, cette chronique se concentre sur la chanson française. Sur ses idoles manquées, passées, présentes ou à venir. Daniel Bélanger est un artiste qui n’est pas très connu du public francophone européen. Il est pourtant considéré par beaucoup comme une légende vivante de l’autre côté de l’océan. Qui apporte l’impulsion pour se tourner vers un tel monument de la culture québécoise ?

Christophe Van Huffel :
Pour ce coup-là, c’est moi. Daniel Bélanger a été approché directement par Christophe sur l’album précédent pour le titre qui s’appelait à l’origine “Aimer ce que nous sommes”. Ce morceau est devenu “Mal comme”, et “Aimer ce que nous sommes” le nom de l’album. Dès que nous avons reçu le texte de “Mal comme”, j’ai trouvé l’écriture extraordinaire. Celle-ci allait de plus comme un gant à Christophe. À son univers.
Daniel Bélanger a écrit son pour son la chanson par rapport au yaourt que Christophe lui avait envoyé. Chaque phonème était adapté, calqué aux sonorités du “yop” de Christophe, comme il aime à l’appeler.
Je tenais donc à ce que Daniel intervienne le plus possible sur ce disque. Il a écrit plusieurs textes et la plupart ont été validés d’emblée. Je me souviens avoir reçu le PDF de “Drone”, ce morceau qui, depuis des années, n’avait jamais trouvé la plume idéale. Christophe s’est directement mis au micro, on a envoyé la chanson et le texte a sonné comme une évidence.

Jeff Bertemes: La presse et le public ont été dithyrambiques quant aux “Vestiges du Chaos”. Plus personnellement, comment peux-tu décrire en quelques mots cet album, après coup ?

Christophe Van Huffel : Je le ressens comme une réussite. Une sorte d’accomplissement. J’y ai mis tout ce que j’ai appris depuis toujours. J’avais dit à Christophe que, contrairement à “Aimer ce que nous sommes”, j’aimerais passer autant de temps sur la voix et sur les textes que sur la musique. C’était un challenge. Je voulais que Christophe trouve la possibilité de faire sonner sa voix comme un instrument de musique. Cela a par ailleurs toujours été son souhait.
Je tiens aussi à mentionner le plaisir que j’ai eu de pouvoir travailler avec Clément Ducol et Maxime Le Guil, respectivement arrangeur et ingénieur du son du disque.

Jeff Bertemes : Aimes-tu l’idée que l’on puisse considérer “Comm’ si la terre penchait”, “Aimer ce que nous sommes” et “Les vestiges du Chaos” comme un triptyque ?

Christophe Van Huffel : Pour moi, c’est un vrai triptyque. En finalisant la production d’”Aimer ce que nous sommes”, je pensais être dans un diptyque. Ayant évoqué mon sentiment d’inabouti quant à l’oeuvre d’”Aimer ce que nous sommes”, je pense que mon aboutissement réside justement dans ce triptyque. “Comm’ si la terre penchait” a ouvert tous les possibles pour créer “Aimer ce que nous sommes”. Je remercie par ailleurs Philippe Paradis (ndlr. réalisateur de “Comm’ si la terre penchait”) pour son travail, qui m’a aidé à prendre la suite de
la production sur “Aimer ce que nous sommes”.

Jeff Bertemes : Tu es actuellement en tournée pour le “Vestiges du Chaos Tour”. Comment passe-t-on du travail studio à un travail live ?

Christophe Van Huffel :
C’est assez simple. À partir du moment où on a de vraies chansons, bien construites, elles peuvent être jouées sous toutes les formes possibles. Ce qui est excitant dans ce cas, c’est que Christophe a fait le choix de jouer l’intégralité de l’album en live, avec sa production. C’est un album de studio. Faire un casting de musiciens qui jouent tous ensemble pour resituer l’album sur scène est donc un délice à mettre en oeuvre. Il est donc très excitant d’orchestrer les chansons de “Les Vestiges du Chaos” tels qu’elles sont sur disque pour les présenter en live tout en réorchestrant d’anciens titres avec cette nouvelle donne.

À la sortie du disque, j’ai démarré la direction d’orchestre pour le volet promotion. J’ai ensuite continué sur le début de la tournée. J’ai alors passé la main afin de pouvoir me concentrer sur mon instrument, à savoir la guitare.

Photo : Olivier Arandel

Jeff Bertemes : As-tu une anecdote particulière par rapport à l’enregistrement ? Un secret de fabrication à nous dévoiler ?


Christophe Van Huffel : Un détail intéressant ? À partir du dernier quart de la chanson “Drone”, on entend un son permanent. À vrai dire, c’est mon vélo, mon VTT. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai aimé le bruit de la roule libre. J’ai mis mon vélo à l’envers dans le studio, la selle au sol. Je me suis mis à faire tourner la roue du vélo et à mettre le dérailleur en roue libre. On peut donc identifier mon vélo sur toute la fin de la chanson, jusqu’au freinage final, si on écoute attentivement ce titre.

“Les vestiges du Chaos Tour”. Christophe Van Huffel et la talentueuse bassiste Rachel Boirie. Crédit : Christophe Assy

Jeff Bertemes : Quels sont tes projets à venir ?

Christophe Van Huffel : Une amie, Alice Lepers, a monté un projet qui s’appelle “Mettez du rouge”. Un projet qui a pour but de mobiliser les hommes par rapport aux violences, surtout sexuelles, faites aux femmes. C’est tout le contraire des vraies féministes qui ne désirent pas trop que les hommes se mêlent de leurs affaires. Alice, fille de féministe, a décidé de prendre le contre-pied de tout ça et de faire participer les hommes au débat.
J’ai intégré l’équipe afin de porter un projet qui pourrait aider le développement du mouvement, à savoir la reprise d’une chanson de Daniel Balavoine, “Lipstick polychrome”, ici reprise par Charles Berling.


Jeff Bertemes est un auteur. Un interprète. De chansons.
Un chansonnier, diraient les plus anciens.

Elevé dans une culture germanique, Jeff a fait le choix, dès son plus jeune âge, de se vouer entièrement à la langue qu’il affectionne tant : le français. Passionné par Marie Laforêt et la chanson québécoise (Diane Dufresne, Pierre Lapointe, Yann Perreau), Jeff se considère comme un francophile invétéré.

Sa chronique mensuelle « N’écoute pas les idoles » se consacre bien logiquement à la chanson française et à ses idoles manquées, passées, présentes ou à venir.

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