POP ART #10

// 11/09/2016

Par Michel Heynen

ROCK & COMICS UNDERGROUND : LES 10 PLUS BELLES POCHETTES

Pour le second épisode de notre série consacrée aux pochettes de disque signées par les cadors du neuvième art, que diriez-vous d'une petite descente dans les souterrains du paysage culturel américain ?

Tout commence – encore une fois – dans la seconde moitié des années 1960. Loin de n'être qu'une note de bas de page de l'explosion contre-culturelle qui embrase alors la côte californienne, les planches lubriques et droguées de Robert Crumb et de Gilbert Shelton en sont au contraire un chapitre crucial, une émanation essentielle.

Et, depuis ces premières fulgurances, la filiation perdure, outre-Atlantique, entre une certaine musique et une certaine bédé, farouches et délurées. C'est bien simple : ces cinquante dernières années, tous les auteurs un peu importants du comics indé ont tâté de la cover. Un exercice de style qui leur a inspiré des images souvent mémorables. Voici nos dix préférées.

10 - Menomena, “Friend or Foe”, album, 2007 / pochette de Craig Thompson

On connaît surtout Thompson pour ses romans graphiques un peu chiants acclamés par la critique. Pour son dessin fluide et très lisible, aussi. Surprise, donc, que de le voir signer pour Menomena, un groupe de Portland, comme lui, cette pochette surchargée, grouillante et viscérale, évoquant une endoscopie sous acide. Perso, on y revient plus souvent qu'aux six cents pages de Blankets.


9 - Jeffrey Lewis & The Junkyard, “'Em Are I”, album, 2009 / pochette de Jeffrey Lewis

Super-héraut de la scène anti-folk, héritier doué de Jonathan Richman et de Lou Reed, Jeffrey Lewis est aussi un gribouilleur de première bourre, qui dessine notamment, depuis 2004, Fuff, comics autoédité dans la belle et glorieuse tradition du do-it-yourself fanzineux (le onzième numéro est sorti cette année). On aime beaucoup.


8 - George Thorogood & The Destroyers, “Haircut”, album, 1993 / pochette de Peter Bagge

Méconnu sous nos latitudes malgré le beau travail d’adaptation des éditions Rackham, Peter Bagge est au grunge ce que Gilbert Shelton (voir ci-dessous) fut aux hippies : un caricaturiste surdoué, hilarant et d'autant plus pertinent qu'il a plus qu'une bottine dans le mouvement dont il se gausse. Il signe ici, pour le blues-rockeux George Thorogood, une pochette typique de son style à la fois trash et bonhomme. Comme une improbable synthèse des esthétiques punk et gros nez.


7 - Crazy Backwards Alphabet, “Crazy Backwards Alphabet”, album, 1987 / pochette de Matt Groening

Il y eut une vie avant les Simpson ! Lorsqu'ils débarquèrent sur la chaîne Fox en 1989, leur papa Matt Groening dessinait en effet depuis douze ans déjà le strip culte Life Is Hell, célèbre pour ses lapins très… humains. Des lapins qui jouent à cache-cache dans le bayou sur la pochette du seul et unique album de Crazy Backwards Alphabet. Un disque d'art-rock parfaitement inécoutable, imaginé par Groening himself et enregistré, entre autres, par Henry Kaiser et le batteur de Captain Beefheart. (Avec une reprise en russe du La Grange de ZZ Top !)


6 - Van Dyke Parks, “Wall Street / Money Is King”, single, 2011 / pochette d'Art Spiegelman

Elle est belle, cette pochette où un Tintin trader fait le grand plongeon aux côtés d'une secrétaire cubiste et d'une créature munchienne ! La chute est vertigineuse mais la rencontre graphique au sommet entre le vieux complice de Brian Wilson et le fondateur de la mythique revue graphique Raw. La crise a du bon.


5 - Lungleg, “Maid to Minx”, album, 1997 / pochette de Jaime Hernandez

Auteur, avec son frère Gilbert, du comics latino-punk Love & Rockets, Jaime Hernandez a signé des dizaines de pochettes de disque, le plus souvent pour des combos furibards à la notoriété toute relative. En se mettant au service des Écossais de Lungleg, en 1997, il combine deux de ses marottes : les guitares électriques et le catch féminin. Et c'est juste parfait.


4 - Grateful Dead, “Shakedown Street”, album, 1978 / pochette de Gilbert Shelton

En créant en 1968 les Fabuleux Freak Brothers, Gilbert Shelton donne à la bande dessinée alternative ses plus mémorables personnages de hippies : Franklin, Phineas et Fat Freddy, trio de junkies libertaires et tire-au-flanc en perpétuelle quête de dope. Comme une reprise des Pieds Nickelés avec Hunter S. Thompson au scénario. C'est donc en toute logique que Shelton prête, dix années plus tard, son talent à d'autres drogués notoires et un peu pathétiques : le Grateful Dead. Pour une mémorable scène urbaine aux couleurs pétaradantes.

3 - The Supersuckers, “The Smoke of Hell”, album, 1992 / pochette de Daniel Clowes

Clowes a atteint aujourd’hui une telle maturité graphique et narrative qu'on aurait tendance à l'oublier : il eut lui aussi sa période chien fou, pleine de sueur, de bave et de slime. Il suffit, pour s'en souvenir, de se replonger dans les premiers numéros de son comics Eightball. Ou de ressortir de la cave le premier album des Supersuckers, groupe de garage redneck sans grand génie qui ne méritait pas forcément cette superbe illustration, fifties et sulfureuse. Les Cramps, par contre...

2 - Big Brother & The Holding Company, “Cheap Thrills”, album, 1968 / pochette de Robert Crumb

On ne présente plus Robert Crumb, génie du crayon devenu le dessinateur le plus emblématique de la culture psychédélique. Un peu malgré lui, d’ailleurs, sur un malentendu : s'il gobait de l'acide, comme tout le monde, Crumb exécrait la musique qui allait avec. Mais bon, en même temps, s'il ne voulait pas du job, il lui aurait peut-être fallu s'abstenir de dessiner pour Janis Joplin et son band cette planche éclatée et fascinante où son talent nous explose à la gueule et dont on n'a pas fini, 50 ans plus tard, d'épuiser les détails. Boum ! Mythique.

1 - Iggy Pop, “Brick by Brick”, album, 1990 / pochette de Charles Burns

“Brick by Brick” fut pour Iggy Pop, en 1990, l'album du retour en grâce. Pour nos 14 ans, ce fut surtout un choc visuel, notre porte d'entrée dans l'univers enténébré et envoûtant du formidable Charles Burns, hybride fascinant de Lynch et d’Hergé, grand maître de la ligne claire et sombre. Hors le noir et blanc, tout y est : l’épaisseur et la précision du trait, le sens du grotesque et du détail macabre, les rictus, la sueur qui perle, les pupilles dilatées... Et puis ces ombres, putain, ces ombres ! Vénéneuses et dentelées, telles des épines, des griffes ou des mâchoires, elles sont l’âme noire de ce dessin qui glace, qui mord et qui happe.

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