Presse-citron : Alt-J découvre les affres du deuxième album mais s’en sort avec panache

// 09/10/2014

Par Gilles Syenave

Il faut toujours se méfier des albums de l’année. L’exercice consistant à établir sa liste de coups de cœur des mois écoulés est souvent corrompu par un besoin maladif de se démarquer du commun des fans de rock indé. A un tel point qu’il en résulte souvent des palmarès qui ne résistent pas à l’épreuve du temps. Les derniers top-albums de nos plus éminents confrères comptent ainsi quelques vraies réussites (« Funeral » d’Arcade Fire, « Lanterns » de Son Lux), mais aussi de trop nombreux disques alternant les grandes chansons et les morceaux de remplissage indignes de figurer au panthéon du rock (« Oracular Spectacular » de MGMT, voire le très surcoté premier album de The XX).

Plébiscité un peu partout en 2012, « An Awesome Wave » d’Alt-J émarge quant à lui à la première catégorie. Celle des plaques si bien conçues qu’elles révèlent encore de nouvelles surprises après plusieurs mois d’écoute, s’élevant ainsi au-dessus des ‘simples’ albums de l’année pour aboutir au rang de ceux à emmener avec soi sur une île déserte.


Dès son premier opus, Alt-J parvenait en effet à reprendre le flambeau de Radiohead après que le groupe d’Oxford ait cessé d’être défricheur et ambitieux pour se limiter à être casse-couilles (en gros depuis l’album-charnière « In Rainbows », d’ailleurs souvent cité comme une référence par les membres du groupe au triangle). Tour à tour groovy, audacieux et intense, « An Awesome Wave » se révélait tellement parfait que ses propres auteurs semblaient trop intimidés pour y toucher, eux qui se bornèrent à le reproduire à la note près lors de la tournée triomphale qui suivit.


La question, du coup, était de savoir si face à l’angoisse de faire moins bien, les anglais parviendraient à faire différent, ou au moins à proposer quelque chose d’aussi personnel et intéressant. La réponse est oui, trois fois oui. Bien sûr, Alt-J n’a pas échappé à la pression générée par le succès d’un premier essai enregistré dans l’indifférence générale et qui leur a valu un Mercury Prize et un statut inattendu de nouveaux sauveurs du rock indé. De manière presque classique, le bassiste Gwil Sainsbury a ainsi quitté le combo en cours de route, les trois membres restants subissant un deuxième coup du sort lorsque le chanteur Joe Newman égarait le carnet de notes où il avait patiemment consigné ses idées de textes et de mélodies amassées pendant de longs mois.


Photo: Laura Coulson

Le désormais trio a alors eu la bonne idée de faire front et de se recentrer sur son sujet. Gus Unger-Hamilton, Thom Green et Joe Newman se sont d’abord enfermés pour composer de nouveaux titres dans un ancien bâtiment industriel à l’Est de Londres, puis ils sont retournés dans le petit studio de Brixton où ils avaient enregistré « An Awesome Wave ». Ils en sont ressortis avec ce deuxième essai qui, s’il ne peut évidemment bénéficier du même effet de surprise que son prédécesseur, se révèle tout aussi passionnant et inventif.

On fermera ainsi facilement les yeux sur l’irritant interlude « Garden of England » en milieu d’album ou l’intervention hasardeuse d’une flûte de pan sur le par ailleurs très plaisant « «Every Other Freckle » pour davantage se concentrer sur les nombreuses étincelles de génie que l’on retrouve ici.

Photo: Gabriel Green

Débarquant dès la deuxième plage, « Arrival in Nara » vient rapidement confirmer les qualités du groupe en matière de dream-pop ouateuse, tout comme son pendant de fin d’album baptisé « Leaving Nara » (pour le décarcassage au niveau des titres, par contre, on repassera). On soulignera aussi la délicatesse très Fleet Foxienne de « Choice Kingdom », tout comme la réussite du travail expérimental sur « Warm Foothills », où plusieurs invités de prestige se succèdent pour singer à tour de rôle la voix pourtant très particulière de Joe Newman. Les morceaux « Left Hand Free » et « Hunger of The Pine », déjà dévoilés avant la sortie de l’album, révèlent eux aussi une longévité qu’on ne leur soupçonnait pas à la première écoute, ce dernier se permettant même un grand écart en faisant cohabiter un sample de Miley Cyrus et la citation d’un poème d’Alfred de Musset.


Se démarquant suffisamment de son prédécesseur pour être digne d’intérêt, tout en confirmant le savoir-faire et la maîtrise de ses auteurs, « This is All Yours » n’en a pas moins fortement divisé la presse spécialisée. Parmi les avis diamétralement opposés récoltés sur le net, on pointera notamment le bashing un peu crétin de Tsugi, qui conclut sans autre forme de procès qu’un groupe qui sample Miley Cyrus affiche par là sa volonté de devenir mainstream. Ou encore l’avis dithyrambique des Inrocks, qui ont comme par hasard eu le droit de diffuser le disque en avant-première quelques jours avant sa sortie.
Finalement, si le deuxième album représente un écueil aussi périlleux pour de nombreux groupes, c’est sans doute aussi parce que les critiques musicaux aiment tellement (faire) découvrir de nouveaux talents qu’ils ne savent plus quoi en faire quand ils repointent le bout de leur nez quelques années plus tard.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale. Rien que ça.

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