Presse-citron : Blur, le retour des Rois

// 28/04/2015

Par Gilles Syenave

Peut-on être et avoir été ? En rock, peu de groupes sont réellement parvenus à s’inscrire dans la durée. Les stars d’un jour ne sont pas souvent celles du lendemain et beaucoup d’artistes se sont vus coller la mention « has been » alors qu’ils n’avaient pas encore publié trois albums. Les nineties furent une décennie particulièrement cruelle à ce niveau. De Placebo à Garbage en passant par les encore moins fréquentables Bush et Nickelback, de nombreux groupes ont tutoyé les sommets des charts avant de disparaître complètement de la circulation. Certains sont malgré tout parvenus à tirer leur épingle du jeu, comme Beck, Radiohead ou encore Blur. Leur point commun ? La volonté permanente de se renouveler, quitte à déstabiliser les fans de la première heure.

La bande à Damon Albarn fait donc assurément partie de cette minorité de formations qui ont su rester pertinentes au fil du temps. Ce dernier a d’ailleurs réussi l’exploit de se montrer tout aussi intéressant lorsqu’il s’est lancé dans d’autres projets, notamment en solo ou avec les explosifs Gorillaz.

N’empêche, l’annonce-surprise d’un nouvel album de Blur survenue en février dernier avait de quoi nous faire redouter le pire. Douze ans après « Think Tank », comment le groupe allait-il parvenir à retrouver la magie qui en avait fait une des figures marquantes du rock anglais ?

Ces craintes furent heureusement dissipées à l’écoute des premiers morceaux présentés par les auteurs de « Girls and Boys ». Tant le premier « Go Out » que le suivant « There Are Too Many Of Us » montraient en effet que les londoniens n’avaient rien perdu de leur savoir-faire en matière de pop inventive et classieuse. Certes, pas de refrain à reprendre en chœur comme sur « Parklife » et « Country House », mais des compositions subtiles qui révèlent leur puissance et leur charme au fil des écoutes. On se remémora alors qu’à l’époque de « Think Tank », déjà, on avait émis quelques réticences en apprenant que le compositeur en chef Graham Coxon n’avait pas participé à l’écriture des morceaux ni à leur enregistrement. Cela n’avait pourtant pas empêché Blur de publier là un de ses albums les plus marquants, notamment grâce à des titres comme « Out Of Time » et « On The Way To The Club ».

Enfin rabiboché avec son vieil ami Damon Albarn, le guitariste binoclard est cette fois bel et bien de la partie. C’est d’ailleurs à son initiative que le disque a vu le jour. Il décrit aujourd’hui ce recueil de 12 titres comme un heureux accident de la vie, le comparant à une de ces virées miraculeuses où l’on ne tombe que sur une succession de feux verts.
« The Magic Whip » a en effet été conçu suite à l’annulation d’un concert à Tokyo en mai 2013, le groupe décidant alors de tuer les cinq jours qu’il devait passer dans la région en louant en studio d’enregistrement et en y bricolant quelques morceaux. D’abord laissées à l’abandon, ces premières maquettes furent retravaillées quelques mois plus tard par Graham Coxon et le producteur historique Stephen Street. Ils furent tout étonnés par la réaction enthousiaste de Damon Albarn quand ils lui firent écouter le résultat de leur travail.

Largement inspiré par l’île de Hong Kong où il a vu le jour, mais aussi par la relation tumultueuse qu’ont connue les deux cerveaux du groupe dans le passé, le huitième album de Blur n’est heureusement pas uniquement tourné vers le passé. Plutôt que de ressortir les vieilles recettes en espérant aboutir au même succès, le groupe a choisi de faire confiance en son incroyable capacité à se remettre en question.
Bingo. Certes, le disque s’ouvre sur le sautillant « Lonesome Street », qui rappelle les débuts du combo sur « Modern Life is Rubbish », tandis que le déchirant « Pyongyang » fait immanquablement songer à « Out Of Time ».
Mais les londoniens sont aussi parvenus à apporter une nouvelle dimension à leur répertoire déjà gigantesque. Contrairement à ce qui se passe quand on va voir un grand nom du passé, ces nouveaux titres n’auront pas à rougir de la comparaison avec les vieux tubes que le groupe entonnera durant la série de concerts annoncée cet été. « There Are Too Many of Us » avec son rythme militaire, « I Broadcast » et sa basse lancinante signée par le poseur Alex James et le sautillant « Ong Ong » sont autant de bonnes raisons de qualifier ce nouvel album d’aussi inattendu que réussi. Qui aurait cru que les petits cockneys qui se dandinaient jadis sur « There’s No Other Way » réussiraient un parcours aussi brillant ?


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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