Presse-citron : Gaz Coombes va mal mais nous fait du bien

// 20/02/2015

Par Gilles Syenave

Les chroniqueurs rock sont les plus grands utilisateurs de lieux communs de toute la corporation des journalistes. Tout aussi paresseux que leurs idoles de jeunesse, qu’ils vénéraient même parfois pour leur indolence, les critiques musicaux usent et abusent de formules toutes faites pour mettre des mots qui ne veulent pas dire grand-chose sur de vagues impressions. Ils ont ainsi tôt fait de qualifier d’obscur un morceau qu’ils ne connaissent pas, de déjanté un musicien qui les bouscule dans leurs petites habitudes et de touché par la grâce un groupe qui parvient à aligner trois bonnes chansons sur un même disque.


De toutes les expressions galvaudées par cette vénérable profession, la plus récurrente est assurément celle d’artiste maudit. C’est bien simple : il suffit qu’un album ou qu’un chanteur n’ait pas eu le succès que lui prédisait l’auteur d’un article pour qu’on voie ressurgir ce qualificatif un peu creux. Et pourtant, dans cette foule de génies hâtivement taxés d’incompris, un seul artiste peut être réellement désigné de la sorte aujourd’hui. Il s’agit de Gaz Coombes, l’ancien chanteur de Supergrass.

Souvenez-vous de l’âge d’or de la Britpop, au milieu des nineties. Londres et Manchester sont le centre du monde et tous les regards sont tournés vers les frères Gallagher, Damon Albarn et Jarvis Cocker. Un petit effort de mémoire vous permettra aussi de revoir en images la silhouette d’un Richard Ashcroft qui bouscule des gens dans la rue.
Vous serez par contre beaucoup moins nombreux à songer spontanément à Gaz Coombes, ses rouflaquettes XXL et son sourire ultra-brite. Longtemps considérés comme des bouffons après le tube plein de bonnes vibrations « Alright », les membres de Supergrass n’ont sans doute pas assez réfléchi au fait que le rock est avant tout une histoire de pose. Dans ce contexte un peu particulier, danser en chaussettes dans son premier clip vous colle automatiquement une étiquette de rigolos qu’on prendra moins au sérieux que ses congénères remplis de testostérone et de gouaille. Malgré des chefs d’œuvre tels que « I Should Coco », « Supergrass » et « Road to Rouen », le groupe d’Oxford demeurera à tout jamais le plus sous-estimé de sa génération. Pas de bol.


Miné par des différents artistiques et sans doute lassé par des ventes d’albums en chute libre, le trio formé par Mick Quinn, Danny Goffey et Gaz Coombes s’est finalement séparé en avril 2010, dans l’indifférence quasi-générale. Ce dernier se lance alors dans une carrière solo et publie en 2012 « Here Come The Bombs », un album qui n’a pas non plus suscité de grand intérêt. On quitte alors le bonhomme avec un sentiment d’énorme gâchis, décuplé par une prestation catastrophique quelques mois plus tard au festival Les Ardentes (Liège, Belgique-NDLR), où le chanteur se présente complètement bourré et enchaîne les erreurs.

C’était oublier l’autre cliché favori des journalistes rock : l’histoire du héros rescapé qui revient de nulle part. A l’instar d’un Daniel Darc qui réussissait un invraisemblable come-back en 2004 avec « Crévecoeur », Gaz Coombes s’est sérieusement remis en question pour sortir un nouvel album absolument bouleversant. « Matador », c’est son nom, est en effet composé d’une série de perles qui rappellent à quel point son auteur possède une voix hors du commun et un talent inné en matière de songwriting.

Après avoir déjà flirté avec le rock’n’roll sévèrement burné sur « In it For The Money » et le folk dépouillé sur « Road To Rouen », Gaz Coombes s’aventure ici dans une pop plus introspective et raffinée. Le style joyeux et insouciant des débuts est visiblement bien loin. Le chanteur ne cache d’ailleurs pas son mal-être en alignant des paroles telles que « I want to cut myself down » ou encore « There is panic in my heart ».

Evoquant ça et là Alt-J, Radiohead ou même le disque solo de Damon Albarn (tiens, tiens, encore lui…), l’ancien leader de Supergrass signe ici un album plein de ressources et de trouvailles sonores. Le disque démarre en force avec le titre « Buffalo », une petite merveille qui combine astucieusement des couplets mélancoliques et des refrains pleins d’emphase. Un peu plus loin, l’enchaînement parfait entre « The English Ruse » et son intro façon Arcade Fire, la magnifique ballade « The Girl Who Fell To Earth » et la très addictive « Detroit » justifient à elles seules l’achat d’un disque qui risque bien de nous accompagner tout au long de l’année.


Gaz Coombes y crie régulièrement sa peine, mais parvient à la transcender en quelque chose d’infiniment beau et de profondément honnête.
Dans un monde idéal, une aussi belle collection de chansons signerait enfin la consécration de son auteur parmi les plus grands songwriters de sa génération. Mais en constatant avec étonnement que la bible Pitchfork ne lui a collé qu’une cote faiblarde de 6,3, on se dit que Gaz Coombes devra sans doute encore composer longtemps avec son étiquette de perdant magnifique.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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