Presse-citron : Kurt Vile ou le roi de la descente

// 12/11/2015

Par Gilles Syenave

Certains disques nous marquent tellement qu’on se souvient précisément de la toute première fois où on les a écoutés.

Grâce au mariage parfait entre un bon album et un moment particulier de mon existence, je me remémore ainsi parfaitement l’instant précis où j’ai découvert « Liberation » de The Divine Comedy (dans mon bain), « (What’s The Story) Morning Glory » d’Oasis (dans ma chambre d’ado, au casque), « If You’re Feeling Sinister » de Belle & Sebastian (dans une autre chambre, sans casque mais en charmante compagnie), « The Contino Sessions » de Death in Vegas (couché sur le tapis de mon salon), ou encore « Think Tank » de Blur (affalé dans le canapé d’un ami, au retour d’une soirée arrosée).

Depuis peu, « B'lieve I'm Goin Down » de Kurt Vile s’est ajouté à cette liste.


Je venais d’apprendre que mon grand frère avait eu un accident de la route quand j’ai décidé de prendre ma voiture pour aller lui rendre visite. Histoire de ne pas trop gamberger pendant l’heure de trajet qui m’attendait, j’ai glissé dans mon lecteur cet album qui m’avait justement été recommandé par celui auquel je dois les ¾ de mes découvertes musicales. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces chansons m’ont fait un bien fou, au même titre que les nouvelles rassurantes que j’ai pu avoir par la suite sur son état de santé (juste au cas où ça vous intéresserait un chouïa).

Comme à son habitude, Kurt Vile démarre en force avec « Pretty Pimpin », un premier single balancé en éclaireur au cœur de l’été et qui nous avait déjà solidement mis l’eau à la bouche. On y retrouve tous les ingrédients qui séduisent chez le natif de Philadelphie, à commencer par cette voix miraculeusement imparfaite et qui ne va qu’à lui. Couplé à son jeu de guitare lui aussi très personnel, ce timbre nasillard et bancal constitue la marque de fabrique de Vile, une empreinte qui permet d’identifier immédiatement à qui on a affaire.


La suite ne déçoit pas, elle non plus. Sur « I’m an Outlaw », ce grand fan de Neil Young ressort son banjo, un instrument auquel il voue une affection toute particulière. Ce titre à la fois irrésistible et hypnotique n’aurait sûrement pas fait tache sur un opus du Crazy Horse. L’album s’articule ensuite entre morceaux plus chaloupés (« Dust Bunnies », « Life Like This ») et d’autres plus mélancoliques, dont le déchirant « That’s Life, Tho, (Almost Hate to Say) » et « All in a Daze Work », une jolie ballade qui s’achève par un long passage instrumental. Un peu plus loin sur « Lost My Head There », Vile remplace sa six-corde fétiche par un piano, ce qui constitue une des seules nouveautés de ce sixième album. Pour le reste, on peut aisément affirmer que la plupart des titres que l’on entend sur ce disque aurait pu se trouver sur un de ses prédécesseurs.

Sorte de Jack White sans le charisme ni les tubes, Kurt Vile incarne, tout comme l’ancien White Stripe, cette image du singer-songwriter comme on le concevait dans les années ’70, une sorte d’antihéros romantique et volatile. Cette longue chevelure, ce visage de doux rêveur et cette nonchalance chevillée au corps le rendent d’autant plus sympathique qu’ils apparaissent à une époque où les stars font plus parler d’elles pour leur look et leurs clips parfaitement calibrés que pour la qualité de leurs albums.

A force de talent et de créativité (6 albums en 7 ans, quand-même), Vile est finalement parvenu à se constituer une discographie imparable, qui lui vaut de se retrouver chaque année un peu plus haut à l’affiche des festivals où il se produit. Cette réussite, il la doit surtout à son incroyable capacité à rallier tous les amateurs de musique à sa cause, lui qui parvient à faire avaler ses interminables solos à des mordus de punk et même à faire aimer la musique country à un vieux fan de britpop.

Dans un entretien au magazine Rolling Stone, Vile expliquait que « B'lieve I'm Goin Down » avait été principalement écrit et enregistré de nuit, lorsque sa femme et ses deux enfants étaient endormis. Il espérait ainsi y insuffler l’atmosphère particulière de ces longues soirées où les repères spatio-temporels s’estompent et où les heures semblent se prolonger à l’infini.
Pour vous vider la tête lorsque vous roulez vers une unité de soins intensifs, en tout cas, ce petit bijou est diablement efficace.




Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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