Presse-citron : « Leave Me Alone » de Hinds

// 07/06/2016

Par Gilles Syenave

Dans les arts populaires, tout est une question de timing. C’est notamment le cas au cinéma, où le nombre restreint de complexes et l’affligeant conformisme de leurs gérants font en sorte que seuls quelques films parviennent à être diffusés à large échelle chaque semaine. Dans ce contexte, on s’imagine que quelque part dans le monde, un courageux producteur de film indépendant a sans doute dû s’arracher les cheveux en voyant son œuvre opposée à une machine de guerre comme le dernier Star Wars au moment de sa sortie. Les disques ont heureusement une durée de vie plus longue que les films, ce qui rend leur date de sortie moins cruciale. Mais à une époque où Internet et la démocratisation des techniques d’enregistrement ont permis de multiplier la production d’albums, choisir le bon moment pour faire parler de soi reste un facteur important pour se démarquer. Et à ce petit jeu, on peut dire que les petites espagnoles de Hinds n’ont pas eu froid aux yeux en publiant leur « Leave Me Alone » le même jour que le « Blackstar » d’un certain David Bowie. La parution du 25ème album du chanteur anglais et son décès tragique dans la foulée ont évidemment occupé toute l’actualité rock de ces dernières semaines. La sortie du premier album de Hinds est donc passée complètement inaperçue, et ce malgré l’excellente réputation qui précédait les donzelles. C’est en 2011 que Carlotta Cosials et Ana Perrote se sont rencontrées pour former Deers. Sommées par les canadiens de The Dears de se trouver un nouveau nom, elles se rebaptiseront Hinds. Pour la petite histoire, le mot « Deer » en anglais veut dire « Cerf », tandis que « Hind » signifie « Biche ». Pourquoi se casser la tête, après tout ? Après un premier single publié en 2014, les deux madrilènes recrutent la bassiste Ade Martin et la batteuse Amber Grimbergen, dont le nom n’a, à première vue, rien à voir avec la commune, l’abbaye et la bière qui vont avec.

Se réclamant de Mac DeMarco, des Strokes ou encore de Ty Segall, les quatre jeunes filles proposent un joli mélange de rock garage et de pop catchy, tout en évitant soigneusement tous les clichés du genre. Les voix de Cosials et Perrote s’entrecroisent et se répondent, apportant un vent de fraîcheur à ces mélodies qui ont le chic pour se graver instantanément dans votre cortex auditif. Du très velvetien « Garden » au plus sautillant « Walking Home » en passant par « Chili Town » et « Bamboo », qui s’enchaînent en milieu d’album et constituent les deux meilleurs extraits du disque, les quatre ibères délivrent un premier opus gentiment je-m'en-foutiste et profondément attachant. Les paroles décrivent en long et en large les relations amoureuses passées, présentes et futures des deux chanteuses. Elles sont d’autant plus craquantes qu’elles sont prononcées avec un accent latino qui rend chaque phrase à la fois drôle et sexy. Du côté de la production, le côté lo-fi de l’ensemble donne l’impression d’écouter ces chansons alors qu’elles viennent d’être écrites. CHARMANT ; En 12 morceaux frais, directs et spontanés, les filles de Hinds parviennent à dépoussiérer le rock garage pour le rendre aussi vivant, sensuel et intense qu’à ses origines. Elles prennent visiblement du plaisir à le faire, et cette bonne humeur est résolument contagieuse. Réussir pareil tour de force dès son premier album n’est sûrement pas chose aisée. Il permet à Hinds de se hisser directement parmi les groupes à suivre dans les prochaines années.


Gilles Syenave est un jeune homme bien sous tous rapports. Il a un emploi stable, une vie sociale trépidante et un avis sur tout. Cette perfection de façade ne l’empêche pas de perdre absolument tous ses moyens dès qu’il est confronté à une mélodie des Smiths, à une ligne de basse des Stone Roses ou à une fille en Puma Suede. Tous les mois dans « Presse-citron », il vous livre sa vision du monde et de la géopolitique indie-pop internationale, rien que ça.

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